Prochain essai
Un magasin de couleurs - la vendeuse de macarons VI
Mardi le 28 août 2018
Lorsque le petit enfant mature avait parlé tout juste avant Phrodia, la salle s’était plongée dans un silence étonnant vu le nombre de personnes qu’il y avait. Cependant, au fur et à mesure que ce dernier avançait dans son récit, ce silence assez neutre s’effaça pour laisser place à de la crispation.
Phrodia ne semblait pas être trop connu des jainisois, et pourtant il arriva à leur propager rapidement la tension qui émanait de son histoire. De mon côté, c’était la première fois que je voyais un hermaphrodite et, entre la curiosité et la compassion, je ne saurais pointer avec certitude l’émotion qui me domina en cet instant.
- L’épisode douloureux que je vécus de l’autre côté, poursuivit-il, n’a rien avoir avec mes camarades de classe, autant les filles que les garçons. Ni les professeurs qui, je dois l’avouer, ne possédaient aucune inclinaison afin de me mener une vie dure. En fait il m’a été très simple de tenir ces trois groupes à l’écart.
“Comme tous les adolescents sur cette île, une fois le primaire complété il m’a fallu joindre la ville pour adhérer à l’école secondaire. L’établissement que nous avions choisi, mon père et moi, se trouvait à une heure de trajet en transport en commun de l’île.
“Je possédais donc deux heures de liberté quasi absolue durant mes journées. Ce trésor entre les mains, je ne perdis pas de temps à établir ma routine : à l’aller le matin je lisais, et au retour je dormais.
“Or une fois, tout juste avant d’embarquer dans le bus qui allait me ramener sur l’île, je remarquai l’ouverture d’une nouvelle enseigne toute proche de mon arrêt. La vitrine que je vis de loin, splendide, regorgeait de petits gâteaux, à la forme identique mais possédant toutes les gammes de couleurs possibles pour nos yeux : vert forêt, rose bonbons, bleus céleste, rouille martien, jaune citron, même noir ébène. Il ne manquait rien.
“J’hésitai quelques temps avant de rentrer dans cette pâtisserie. Une journée, deux journées, une semaine. Ce n’était pas l’envie qui me manquait mais, pour je ne sais quelle raison je n'osai y pénétrer. La peur de l’inconnu à un aussi jeune âge ? Finalement, près d’un mois après, je décidai d’y aller jeter un coup d’œil, comme plusieurs autres apparemment.
“Ce que j’avais simplement entrevu de l’extérieur par la vitrine m’émerveilla encore plus une fois à l’intérieur. Les murs étaient entièrement recouverts de miroirs, autant sur les côtés que sur le plafond et, en y rajoutant l’éclairage vif, j’avais la sensation de me retrouver dans une caverne magique qui ne concevaient que ces gâteaux.
“Je contemplai les étagères pendant un certain moment, je ne sais plus trop pour combien de temps, lorsqu’on me sortit brusquement de ma rêverie :
“- Mademoiselle, puis-je vous aider ?
“En me retournant, je remarquai une certaine incrédulité sur le visage de l’homme qui m’avait posé la question. Comme s’il ne savait plus à qui il s’adressait.
“Sur le coup, je ne sus quoi lui répondre. La place commençait à m’intimider : les gens se faisaient de plus en plus nombreux, ça se bousculait, le bruit s’éleva en intensité.
“- C’est à votre tour. Comment puis-je vous aider ?
“- Que vendez-vous ici ? C’était tout ce que j’avais trouvé comme réponse.
Le vendeur me regarda et alla répondre quand, voyant que je ne rigolais pas, me dit de la manière la plus naturelle possible :
“- Nous vendons des macarons ici. Le premier établissement dans cette ville uniquement dédié au macarons.
“- Des macarons ?
“- Exactement. C’est le nom de ces petites pâtisseries.
“Quel drôle de nom pour des gâteaux, pensais-je.
“- Vous voulez peut-être en goûter un ? Quel est votre couleur préférée ?
“- Ma couleur préférée ?
“- Oui, quelle est-elle ? Tous les jeunes de votre âge ont en bien une.
“Sa question m’avait déconcertée. Encore une fois. J’en avais bien une ou deux en tête, mais c’était mes couleurs préférées pour les vêtements, et non pas pour manger. Jamais je n’avais associé couleur et nourriture auparavant.
“- Tu vois bien que son problème de choix ne concerne pas seulement la couleur. Il est indécis, bien avant sa rentrée dans le magasin. Ne te casse pas la tête avec ça et viens me servir plutôt. J’ai besoin de ton aide.
“Un autre homme, derrière moi, s’était adressé à celui qui me servait. C’était en toute vraisemblance un habitué de la place.
“Jamais remarque ne m’avait aussi profondément touchée. Jamais subtilité ne m’avait aussi violemment blessée. Que les camarades de classe s’en prenaient parfois à moi, par méchanceté ou bien par stupidité, c’était avant toute chose d'une éclatante prévisibilité et j'avais le temps de m'armer intérieurement. Par contre dans ce cas-ci, je ne m’y attendais tout simplement pas. Autant la remarque du client que l’inaction du vendeur, qui ne se porta nullement à ma défense. Et c’est alors qu’une vérité me frappa. LA vérité. Si on s’était moqué aussi ouvertement de ma nature asexuée, qu'en aurait-il été s’ils avaient su ma vraie nature, notre vraie nature ? À quel traitement aurais-je eu droit ?
“Je n’eus nul besoin d’agir pour atténuer les tempéraments des deux hommes à mon égard. L’achalandage leur a vite fait oublié mon existence et le potentiel client que j’étais deux minutes auparavant. Ce sentiment malsain à mon égard ne se trouvait, par chance, qu'en surface.
“La ville, où nous avons décidé d’élire domicile il y a longtemps, est sans aucun doute celle qui présente le moins de risque quant à la marginalisation de ceux qui sont différents. Pourtant, le mal est là, et je n’ose imaginer comment il peut être ailleurs.
“Donc, devons-nous voyager ? La réponse me semble évidente. Sommes-nous à l'abri, ici-même ? Des années plus tard, je sens encore la marque de …
- Ne vous êtes-vous jamais dit que vous vous trompiez peut-être sur toute la ligne ?
C’était moi qui avais parlé ainsi. Je n’arrivais plus à me retenir.