Prochain essai
Réchauffé par Raphaëlle
Jeudi le 6 décembre 2018
Dimanche dernier nous avons participé à une récolte afin d’aider nos confrères et consoeurs qui sont dans le besoin. Cette activité, propre au temps des fêtes, consiste à faire du porte à porte afin d'amasser de la nourriture, ou des dons, pour les familles les plus démunies. Ce temps de l'année est apparemment le meilleur moment pour attendrir les gens. Car en effet qui voudrait voir son prochain passer le réveillon de Noël le ventre vide? Il faut croire que les histoires de Dickens ont eu le bonheur d'attendrir le cœur des gens.
Cela fait maintenant quatre ou cinq ans que je participe à cette collecte avec les amis et nous avons toujours effectué nos tournées sur l’île des Jainis, où j'ai vécu toute ma vie. Dire que je connais très bien cette île semblera exagéré, mais peut-il en être autrement lorsque mes yeux ont vu la construction de plus de la moitié des demeures ici ? Nos tournées des dernières années nous aidèrent aussi à mieux différencier les quartiers généreux de ceux qui l’étaient moins, et ce fut donc avec dépit que je pris connaissance des rues que l'on nous avait attribué cette année. “C'est parti pour la plus sèche des collectes !”, me dis-je.
Nous étions six dans le groupe qui devait compléter le parcours. Quelques uns d’entre nous avaient déjà ramassé des sacs de conserves et pièces de monnaies, alors que de mon côté je n'avais récolté que la promesse d'une mère de famille, qui me demanda de repasser d'ici trente minutes afin qu'elle ait le temps de me préparer une boîte de nourriture, chose qu'elle avait oublié de faire un peu plus tôt cette semaine.
Il faisait froid, il ventait, c’était la journée de la première neige. Mes mains commençaient à virer du rouge vers le mauve, et nous n’avions fait que la moitié du parcours en une heure. Pour la seconde moitié je n’entrevoyais rien de bien généreux, me demandant même si la suite de notre récolte ne serait pas plus pauvre que ce que nous avions déjà amassé. Le quartier sur bord du fleuve n’était pas réputé pour être des plus généreux, du moins c’était le souvenir que j’en avais. C’était donc avec une mine assez pessimiste et frigorifiée que je commençai à cogner aux maisons.
Aucune réponse à la première porte. Ni à la seconde. À la troisième, on m’a répondu qu’on ne voulait rien donner, à la quatrième qu’on donnait déjà ailleurs….par la suite j'arrêtai de compter, me contentant de tenir ma tirelire sous l'aisselle, afin d’avoir mes deux mains dans les poches pour les réchauffer.
- Saphanta ! Comment vas-tu ?
J’avais cogné à une porte, et voici qu’elle s’était ouverte. La surprise ! Je ne m’attendais à ne voir personne puisqu’il n’y avait aucune voiture au devant de la maison. Et voici que, contre toute attente, de manière inespérée, je tombai sur Raphaëlle.
- Raphaëlle ! Tu habites ici ?
Raphaëlle est probablement une des personnes les plus gentilles avec qui j’ai eu la chance de travailler, et une des personnes les plus gracieuses que je connaisse. Le type de fille que j’aurai demandé de sortir avec, sans hésiter un seul instant. Pas trop canon selon les standards de la gent masculine machiste, même si je crois complètement le contraire. En fait certains n’aimeraient pas le léger, très léger, duvet blond sur son visage; c’est justement ce qui fait son charme, avec sa mince lèvre supérieure. Elle n’est pas une de ces femmes qui aiment se montrer et centraliser l’attention d’un groupe. Simple, intègre, un cœur d’ange.
- Veux-tu rentrer te réchauffer un peu ? Je peux t’offrir quelque chose à boire ?
À ces mots, une vague de chaleur me gagna.
Pour ceux et celles qui me connaissent, vous ne serez pas surpris que je refusai poliment son offre. En fait c’était à peine si je comprenais ce qu’elle me disait. J’étais tout simplement en train de contempler le bleu de ses yeux. J’avais oublié à quel point elle avait de beaux yeux bleus, des yeux d’un bleu clair. Des yeux d’un bleu froid qui, paradoxalement, étaient justement tout sauf froids.
Je ne sais pas à quel point Raphaëlle sait qu’elle peut être attirante. Je me suis toujours posé la question. En général une femme, lorsqu’elle est belle, elle le sait, et cela se voit. Dans sa manière d’agir et dans la coquetterie qu’elle étale sans nourrir aucun doute, la femme belle se sachant belle, et sachant qu’on la trouve belle, se laisse contempler, se laisse désirer, sûre du pouvoir qu’elle exerce sur son entourage et confiante de pouvoir demander et avoir ce qu’elle veut. Pour Raphaëlle, jamais je ne l’ai vu abuser de ses qualités physiques envers quiconque, pour quoi que ce soit, ni essayé de jouer un rôle. Elle aurait pu, facilement en plus, profiter de ses qualités, autant physiques que sociales, puisqu’elle provient d’une famille assez aisée. Mais il n’en est rien. D’ailleurs, elle n’a jamais été, en aucun cas, une bonne comédienne. Elle n’a toujours su qu’être qu’elle même, et c’est tout à son honneur.
Pendant le bref instant qu’elle se tenait à la porte devant moi, elle me raconta un peu sa vie dernièrement. Toujours aux études afin de donner des soins aux animaux, lui restant encore une année. Elle évalue la possibilité d’entreprendre une maîtrise par la suite, tellement qu’elle aime son domaine. Je suis certain que personne ne peut mieux faire ce métier mieux qu’elle. Après quelques détails échangés, elle alla chercher des pièces de monnaies qu’elle mit dans ma tirelire. Je la quittai, lui proposant, lorsqu’on aurait le temps, de prendre un café ensemble. Je ne sais plus ce qu’elle me répondit, mais je sais cependant que cela n’arrivera jamais. Raphaëlle fait partie des personnes inaccessibles de cette vie. C’est comme ça.
Je poursuivis par la suite ma tournée dans cette rue en cul-de-sac. Sans nécessairement plus de succès avec les autres portes. Et de surcroît je commençais à ressentir de nouveau le froid. Jusqu'à ce que je repassai devant sa maison. Je jetai un coup d’œil en direction des grandes fenêtre du salon, et je vis qu’elle me saluait chaleureusement.
Encore une fois, je ne ressentis plus le froid.