Prochain essai
La photo parfaite - une généalogie IV
Samedi le 17 novembre 2018
Mémoires de feu mon oncle
J’ai toujours aimé les souvenirs. Pas pour moi personnellement : en général ma mémoire me suffit. Mais plutôt pour ma famille. Puis, pour notre communauté. Qu’ils aient une trace de nous, quelque part. Une trace qui montre qui nous étions, une trace qui montre que nous étions là. Il n’y a de pire sentiment que celui d’être oublié, de sombrer dans l’oubli.
Aurais-je voulu être célèbre ? Quelque part, oui. Cela m’aurait-il permis d’exister, d’avoir plus de chance de rester dans les mémoires ? Probablement. Mais aujourd’hui je ne le suis pas et, avec ma disparition imminente, je ne le serai probablement jamais.
C’est pour cela que je suis devenu photographe. Pour les souvenirs, et pour être célèbre. C’est le moyen le plus simple de l’être. Il suffit d’une bonne photo, de capter un seul instant, d’un seul clic parfait, et le tour est joué ! Les gens se souviendront de vous, et pour longtemps. Voire pour toujours.
Au fil des années j’ai compris qu’il ne servait à rien de photographier les villes et les paysages. Une montagne aujourd’hui sera une montagne demain, une ville demeurera essentiellement la même au fil du temps, sauf catastrophe. Non pas que ces sujets ne font pas de beaux clichés, mais ils ne possèdent rien d’unique. Ils sont visuellement agréables à regarder, mais aucunement émouvants.
Je devins rapidement obsédé par la photo parfaite que je devais tant prendre. Celle qui devait me graver dans le souvenir collectif des gens, celle qui devait m’ancrer un peu plus dans l’éternité.
Je mis tous mes espoirs dans les jainis et les humains, et j’arrivai donc à couvrir un nombre incalculable d’événements avec mon appareil : ma grand-mère dans la cuisine, mon fils cadet qui essaie d’attacher ses lacets, ma femme qui se fait couper les cheveux par ma belle-soeur. Je crois fermement que nous n’avons pas besoin de traverser la planète pour trouver la photo qui peut nous différencier des autres : les scènes uniques, belles, nous les avons devant nous à tous les jours.
Ai-je finalement réussi à immortaliser mon moment unique et parfait tant voulu ? La postérité jugera, mais je crains que je vais manquer de temps afin d’en être sûr. Et puis, j’ai ma petite idée là-dessus.
Un jour, alors que j’étais étendu sur le canapé, faible et souffrant (c’était une de ces mauvaises journées), ne trouvant personne à mes côtés si ce n’était le fils de mon frère, je l’envoyai faire une course bidon en direction du marchand situé au coin de la rue, voulant par cette mise en scène m’en griller une bien tranquillement. Ma femme m’avait formellement interdit de fumer et, étant continuellement présente pour me soigner, rares étaient les moments où je me trouvais seul.
Aussi parti remplir la mission que je lui avais donnée, à cet enfant de douze ans, je me mis à chercher activement les cigarettes que j’avais caché je ne savais plus où. Et c’était après avoir péniblement déplacé quelques coussins pour les trouver finalement sous le matelas que je vis Saphanta (c’est le nom de mon neveu) devant moi, avec en main les cacahuètes que je n’avais jamais vraiment désiré.
- Saphanta, les cacahuètes, sont-elles sucrées ou salées ?
- Salées mon oncle, comme tu me l’avais demandé.
- Et qui dit salé, dit… ?
- Soif ?
- Et qu’est-ce que je bois normalement lorsque j’ai soif ?
- J’y vais !
- Et deux, parce que tu vas en boire avec moi. Et il détala comme un lapin.
Cette fois-ci je ne m’étais rendu qu’à moitié de ma cigarette lorsque son zèle militaire (l’éducation de mon frère ici) me surprit une seconde fois.
- Tu sembles être en pleine forme, toi.
- Toujours !
- En après-midi les rayons du soleil viennent frapper la télévision, ce qui m’empêche de voir correctement ce qui...
Je n’avais pas terminé ma phrase qu’il se leva, la prit dans ses mains et la déplaça à l’endroit où je lui indiquai.
- Dis-moi…
- Oui mon oncle.
- Toutes ces corvées, ça ne t’agace pas ?
- Non. Pas vraiment. Je suis là pour t’aider. Tu as besoin de moi.
Il se dressait debout devant moi, légèrement essoufflé par toutes ces tâches, cependant sur le qui-vive, prêt à remplir sa prochaine mission, ou à se reposer, selon l’ordre que je lui donnerai. Sur son visage, il n’y avait ni joie, ni pitié : je devinai par contre de l’assurance. Et c’est alors que je me rendis compte qu’il n’avait cessé dès le début de poser un regard plein de confiance sur ma personne, sur ma condition. Je le senti plein d’espoir pour moi, et que qu’est-ce qui m’arrivait en ce moment n’allait pas durer, que tout allait se rétablir. Comme si j’allais me tirer d’affaire.
Ma fierté en prit un coup, car jamais j’ai vraiment demandé de l’aide par le passé. Mais je ne trouvais rien à lui répondre. Sa réponse avait été d’une telle honnêteté et spontanéité que les mots me manquèrent sur le moment. Et, plus terrible encore, mon appareil photo. Car j’avais devant moi la photo de ma vie.