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Prochain essai

Une question de mœurs - suite de a Putia

Lundi le 11 mars 2019

Suite de la rencontre à a Putia, article paru dans De l’autre côté, semaine du 10 mars 2019

“Je me suis disputée avec ma meilleure amie. Celle que je connais depuis mon plus jeune âge, celle avec laquelle j’ai partagé pratiquement tout ce qui avait à partager jusqu’à notre entrée à l’université. Tu vois un peu le type d’amitié. Il n’y avait aucun de ses secrets que je ne connaissais pas, et vice-versa. Et même lorsqu’elle vint ici pour débuter ses cours de médecine, loin de moi, nous nous appelions à tous les jours pour continuer à partager aussi intensément nos vies. Cette amie, elle m’est aussi chère que ma sœur, si ce n’est plus.

“Mais la distance a eu raison de nous, du moins pour le moment. Un groupe d’amies filles que nous avions en commun, jalouses de notre relation intime, s’est amusé à semer la discorde entre nous deux. Elles ont créé un terrible malentendu qui, s’il avait été vrai, j’aurai été la première à ne pas essayer de sauver notre relation. Ce malentendu a conduit la violente dispute que nous avons eu au téléphone.

“Il n’y a qu’un seul moyen de régler à la source ce genre de dispute : c’est d’avoir une explication franche, face à face avec la personne concernée. Nous devions aller à Budapest (et elle regarda la personne qui était à ses côtés) passer quelques jours afin de nous reposer dans les bains thermaux, mais nous avons changés nos plans à la dernière minute.

- D’où venez-vous ?

- De Paris, et lui de Montréal.

- Wow ! Ça en fait de la distance pour régler une dispute, leur dis-je, prenant bien soin de cacher ma surprise de voir un compatriote aussi loin de chez lui. Et toi, lui demandais-je, tu connais l’amie en question ?

- Pas du tout. Si je suis ici, c’est essentiellement en tant que touriste. Syracuse ou ailleurs, pour moi ça revient un peu au même. Donc si ça peut faire plaisir à Lucie.

Bien sûr, je ne croyais mot de ce qu’il me disait.

- Je vois. Donc, vous êtes venus aujourd’hui à Syracuse ?

- Ce matin à Catane, reprit Lucie, puis après une heure de bus, nous voici à Syracuse.

- Et quelle est la suite des choses ? Vous allez l’appeler si ce n’est pas déjà fait, vous donner rendez-vous, et vous expliquer ?

- Ce n’est pas aussi simple que ça. Tu sais, les filles de nos jours lorsqu’elles se disputent, elles effacent toutes traces qui leurs permettent de communiquer avec l’autre. Avant de venir ici je n’avais plus ni son numéro de téléphone, ni aucun moyen de la rejoindre d’une quelconque manière

- Donc si je comprends bien, elle ne sait pas…

- Que nous nous trouvons ici, à Syracuse, pour la voir.

- Alors vous allez tout simplement cogner à sa porte, et lui dire : “Hello ! C’est nous !”

- Même mieux que cela : nous ne savons pas où ce qu’elle habite.

- Alors là, je ne comprends pas. Quel est votre plan ?

- Toute ma stratégie repose sur l’effet de surprise. Aussi violente qu’ait été notre dispute, le fait que j’ai parcouru autant de distance pour sauver notre amitié devrait même nous éviter de nous expliquer sur quoi que ce soit.

- Je vois. Et comment allez-vous la surprendre ?

- En se rendant à son lieu de travail.

- Vous ne savez pas où est-ce qu’elle habite, mais vous savez où est-ce qu’elle travaille ?

- Elle a récemment complété des études de médecine. Elle ne peut que travailler dans un hôpital.

- Supposons que ce vous dites tient la route. Savez-vous combien d’hôpital il y a dans cette ville ?

- Nous étions au courant qu’il n’y en avait qu’un seul

- Un seul ? Il doit être énorme ! Et vous comptez vous présenter à l’hôpital et demander de voir ton amie. Parlez-vous la langue de la ville ?

- Pas vraiment.

- Je vois d’ici la scène. Vous allez vous présenter au bureau d’informations et demander à voir quelqu’un sans pouvoir leur dire pourquoi.

- En fait laissez-nous vous raconter comment cela s’est passé.

- Ah ! Je vois que j’ai pris de l’avance. Navré, je ne t’interromprai plus. 

- Ne t’en fais pas, tout ceci doit te paraître bien étrange. À nous aussi d’ailleurs.

“À notre arrivée ici, il fallait trouver un lieu où héberger, du moins où déposer nos valises. Pendant qu’il cherchait un appartement, j’avais commencé à localiser l’hôpital.

“Après s’être installés, la nervosité me prit. Je pris tout d’un coup peur de confronter mon amie, surtout dans un environnement que je ne connaissais pas. Et si en me voyant elle ne voulait rien savoir de moi ? Et si elle me rejetait aux yeux de tous ? Je ne pouvais pas prendre le risque de souffrir un tel affront devant tout le monde. Je saisis donc une feuille de papier et un stylo et je lui écrivis une lettre. L’idée était qu’il aille lui remettre la lettre en mains propres, une lettre qui disait que j’étais en ville et que j’étais prête à la rencontrer, à telle heure en tel lieu.

“Nous exécutâmes notre plan le lendemain de notre arrivée. Je l’attendis devant l’hôpital (elle me pointa du regard son ami), de l’autre côté de la rue dans un petit café, mais comme tu l’as mentionné tantôt plusieurs difficultés se présentèrent. Personne du personnel n’arrivait à le comprendre et, pire, personne ne semblait connaître le nom de la personne que l’on recherchait. Le bureau d’informations étant vide, nous nous sommes…

- Simplement pour que je te suive, lorsque tu dis nous, tu parles de ton ami ? Et je pointai celui qui était assis à côté d’elle.

- Oui, exactement ! Ah voici nos plats !

- Excellent ! Donc tu disais ?

- Qu’il s’était promené du bureau d’information vers les étages de l’hôpital, puis vers les urgences. L’infirmière du triage a même lancé un appel à tous via l’intercom, pensant qu’on recherchait une nouvelle employée qu’elle ne connaissait pas.

“Ce remue-ménage avait attiré l’attention du policier qui se trouvait dans la salle de triage. Il nous demanda ce que nous cherchions, l’emmena avec lui à son bureau, tapa le nom de mon amie dans la base de données : sans succès. C’est alors qu’il lui conseilla de vérifier si elle ne se trouvait pas dans le second hôpital.

- Le second hôpital ?

- C’était une erreur de notre part. Je n’avais pas vu qu’il y avait un deuxième hôpital dans cette ville ! Il se trouvait à une trentaine de minutes à pied du premier.

- Et vous êtes donc allés faire la même recherche.

- Qui s’est avérée être aussi infructueuse. L’hôpital était pratiquement vide, on aurait dit une résidence privée dans laquelle on pouvait se promener en toute aisance. Nous étions cette fois-ci rentrés à deux : cela nous a pris une quinzaine de minutes avant de rencontrer quelqu’un. Cependant le nom de mon amie ne lui disait rien.

- Il a même eu la gentillesse de nous référer à un autre pavillon, rajouta celui qui l’accompagnait.

- Qui était en fin de compte complètement fermé.

- Qu’avez-vous donc fait par la suite ?

- Nous sommes retournés au premier hôpital, et je suis également rentré cette fois-ci. Je me suis dit qu’il ne s’était peut-être pas bien exprimé la première fois. Et notre insistance a pratiquement portée fruit. En effet un membre du personnel de l’hôpital semblait reconnaître le prénom de mon amie. Mais après être montés à son bureau, il s’est ravisé : finalement il s’était trompé. Nous sommes sortis de l’hôpital, bredouilles. Il était 16h et nous n’avions encore aucune piste de comment retrouver celle qu’on était venue chercher.

- Aucune piste n’est pas exactement vrai, Lucie.

- Tu as raison. Nous avons une amie en commun, mon amie et moi. Nous venions de gaspiller une journée au complet à chercher un fantôme, nous ne pouvions pas nous permettre d’en gaspiller une autre. J’ai donc usé de ma seconde option, chose que je ne voulais pas.

- Que ta fierté ne voulait pas, précisa-t-il.

- Peut-être... j’ai donc contacté notre amie commune et je lui ai dit…

- De dire à ton amie d’enfance que tu étais à Syracuse, juste pour elle et votre amitié, pour la voir et vous expliquer, et que si elle voulait te rencontrer elle n’avait qu’à se pointer ici, au A Putia, à 21 heures précise.

- Comment savais-tu cela Saphanta ? demandèrent-ils étonnés les deux à l’unisson.

- Parce que depuis tantôt ton ami n’arrête pas de regarder sa montre.

- Et donc ? me demanda le principal concerné.

- Une personne, lors du repas le soir, ne regarde jamais aussi souvent sa montre, à moins qu’il ait un rendez-vous. Et ne connaissant pas encore assez bien les lieux, c’est votre première fois ici, jamais vous prendriez tout votre temps à manger avant un rendez-vous aussi délicat, à moins que vous ne vous trouviez au lieu même du rendez-vous.

- Bien vu Saphanta ! me répondit Lucie.

- La seule chose que je ne savais pas c’était qui vous alliez rencontrer. Mais maintenant j’ai ma réponse.

- Et elle ne devrait pas tarder à arriver.

- J’avale mes pâtes, et je te laisse, lui dit son ami.

- Ne vous faites pas d’idées, elle ne viendra pas. Tu ne le verras pas ce soir, ni à aucun moment tant et aussi longtemps que tu seras en Sicile.

- Elle ne viendra pas ?

- Comment ça, elle ne viendra pas ?

- Comment sais-tu cela qu’elle ne viendra pas Saphanta ?

- Si j’ai bien compris, ça fait plusieurs années qu’elle habite ici en Sicile. Et depuis ce temps elle est probablement devenue une Sicilienne. Ce pays lui a appris que rien ne vaut une famille solide et une bonne amitié, et plus les jours ont passé plus cette altercation lui fait mal. Elle a probablement cherché un moyen de réparer cela, mais sans succès, et cet insuccès est dû, j’en suis sûr, à de l'orgueil : jamais elle n’aurait été capable de faire le premier pas.

“Par contre, ce premier pas, tu viens de le faire pour elle : se déplacer aussi loin, au nom de votre amitié, que pour elle, c’est quelque chose qu’elle ne te pardonnera jamais. Pas parce qu’elle te déteste, non, mais simplement parce que tu es en train d’afficher aux yeux de tous ce qu’elle n’est pas capable de faire pour toi, alors que toi tu y arrives parfaitement. Et porter atteinte à l'orgueil des gens dans ce pays fait plus mal que de les tuer. Non, j’en suis sûr maintenant : ce soir vous attendrez en vain, et l’objet de ta quête ici en Sicile ne sera pas comblée.

Un silence de quelques instants s’installa entre nous, puis Lucie reprit la parole :

- D’accord Saphanta. Ce que tu dis fait du sens, et je sens que tu as raison. Mais pour en être sûr, il faudra attendre et voir.

- Rien de plus vrai.

- Alors je propose qu’on déguste ces pâtes avant qu’elles ne refroidissent trop vite, et advienne que pourra.

- Et pendant que nous nous amuserons à apprécier chacune de nos bouchées, je suis bien curieux d’entendre ce que ton ami fait réellement ici, aussi loin de chez lui.

Voilà, il n'y a rien de plus!

J'espère que vous avez apprécié la lecture de mes conneries. Je suis une merde!