Prochain essai
Perpetua
Lundi le 2 avril 2018
Lundi de Pâques de l’an 2018.
La nuit dernière j’ai fait un rêve bien étrange.
Il faisait sombre autour de moi. Il n’y avait aucune fenêtre, ni aucune lumière.
Je grelottais. La pièce où je me trouvais était très humide.
J’entendis des bruits. Des bruits de chaînes, des toussotements, des murmures. Je n’étais vraisemblablement pas seul.
Je pris plusieurs minutes avant de comprendre pleinement ce qui se passait. Je me trouvais dans une cellule de prisonniers.
Comment avais-je fait pour arriver ici ? Malgré mes efforts, je n’arrivais pas à m’en souvenir.
Entre-temps, mes yeux s’habituèrent à la pénombre de la cellule et, tranquillement, je commençai à en discerner l’intérieur.
Il y avait une douzaine de personnes dans la pièce avec moi. Par je ne sais quel prodige, ils avaient réussi à se débarrasser de leurs chaînes. Rassemblés en demi-cercle, ils regardaient tous le mur du fond, fixant je ne sais quoi, si ce n’étaient les pierres qui les retenaients captifs.
Ce fut alors que je compris que, ce que j’avais pris pour des murmures, étaient en fait des prières.
Mais pourquoi ces gens priaient-ils ? Afin d'en savoir plus, je décidai de m’adresser à celui qui semblait être le plus retiré du groupe, un vieil homme à la longue barbe blanche.
- Ne la vois-tu pas ? me demanda-t-il.
- J’ai bien peur que non. Mais qui devrais-je voir ?
- Perpetua, la jeune carthaginoise qui a succombé aux mains des romains avant-hier.
Je me trouvais donc en pleine Rome antique.
Je ne fus pas surpris lorsque le vieil homme mentionna le nom des romains. Outre le fait que les conditions d’incarcération étaient horribles, tant par l’état de la cellule, froide et sale, que par l’état des captifs, vêtus de lambeaux, j’avais l’impression d’être déjà venu ici, d’avoir déjà vu le vieil homme je ne sais où et, que le nom de Perpetua ne m’était pas totalement inconnu.
- Laisse-moi t’aider à rassembler tes souvenirs, dit-il, comme s’il avait lu dans mes pensées. Je peux comprendre que les émotions des derniers jours t’aient troublé l’esprit. Car comment peut-il en être autrement ?
“Te rappelles-tu de Perpetua, cette jeune et belle carthaginoise d’une vingtaine d’années ? Elle venait d'accoucher depuis quelques mois d’un garçon lorsque les autorités romaines l'emprisonnèrent et l'emmenèrent dans cette même cellule, suite à une lâche dénonciation. Non pas parce qu'elle était chrétienne, ce qui est chose permise, mais parce qu'elle refusait de sacrifier aux dieux romains. Comme tu le sais, ce refus, énorme crime aux yeux de Rome, ne peut qu’encourir la peine de mort.
“On dit que sa mère, ses frères et sœurs, n'étaient pas malheureux du sort qui attendait Perpetua. Comment pouvaient-ils s'attendrir d'une chrétienne ? Les chrétiens, ces gens immondes envers lesquels on attribue, à tort, le sacrifice sans scrupules d'enfants, eux qui profèrent des incantations ténébreuses et qui s'adonnent à d'autres atrocités morbides. Avons-nous l’air de ceci ? Mais n’oublie pas, une chrétienne, affirmée et résolue dans ses pratiques, venant d’une noble maison romaine, ne peut qu'attirer la suspicion de Rome envers celle-ci, et peut lui être fatale. Donc, en voyant qu'ils ne pouvaient raisonner Perpetua dans la voie qu'on voulait lui faire prendre, ils décidèrent de s'en débarrasser.
“Par contre, son père ne voyait pas la chose du même œil. Cet homme, ce père avant tout, dont les cheveux et la barbe avaient blanchis depuis la captivité de sa fille, ne pouvait se résoudre à l’abandonner aux mains brutales des Sévères. L'idée de voir sa fille à la proie des fauves le terrifiait.
“Ce sceptre de la mort, planant au-dessus du foyer, n'empêcha pas notre bon père de tenter le tout pour le tout. Lorsque Perpetua comparut en sa compagnie devant le magistrat, ce dernier l'exhorta de céder aux supplications du vieil homme et d'accepter de sacrifier aux dieux. Chose qu'elle refusa inflexiblement.
"S'attendant à une telle réponse de la part de sa fille, le père abattit sa dernière carte et, il présenta aux yeux de sa mère son petit-fils.
" - Es-tu prête à laisser ton fils orphelin de sa mère à un aussi jeune âge ?
" - Très cher tendre père, répondit-elle d’une voix émouvante, aucune mère ne peut se résoudre à abandonner son fils. Pourtant, peut-on donner un autre nom à ce que je suis ? Je ne peux changer ma nature et, chrétienne je suis, chrétienne je demeurerai, avec ou sans mon fils.
“Elle refusa donc de plier face aux plaintes de son père, et le magistrat n'eut d'autres choix que de confirmer la sentence. Je t’épargnerai les sanglants détails de sa mise à mort, particulièrement atroces. Pourtant, ironie de l’histoire, Rome n’a jamais pu mettre fin aux jours de Perpetua : elle prit elle-même le glaive des mains du gladiateur et se l’enfonça dans la gorge.
J’avais écouté le récit du vieil homme sans l'interrompre une seule fois, tant celui-ci m'avait captivé. Et alors, croyant qu’il avait terminé, comme s’il avait lu encore une fois dans mes pensées :
- Tu dois te demander comme cela se fait-il que nous la sentons toujours parmi nous, encore aujourd’hui. Cela fait trois jours que Perpetua est allée prendre place aux côtés de Celui qui veille constamment sur nous. Si nous ne grelottons pas en ce moment de froid et de peur en cette cellule glaciale, c’est parce que sa présence et son courage nous réchauffe. Elle ne nous a jamais quitté et, tant que son souvenir vivra avec nous, il en sera ainsi. Approche-toi et constate par toi-même ; tu comprendras que ce que je dis est vrai.
Je portai mon regard vers le fond de la cellule et je ne vis rien, alors que tous semblaient la voir. Je demeurais ainsi quelques minutes, à scruter vainement ces grosses pierres, lorsque soudain me vint à l’esprit qu’il y avait un détail nébuleux quant au récit que je venais d’entendre. Je me retournai pour poser la question au vieil homme, mais à la place je vis une jeune femme. Je sus d'emblée qui c'était et, plus étonnant encore, quelque chose en moi me disait que ce n’était pas la première fois que je la voyais.
J’allais lui poser la question, lui demander comment se faisait-il qu’elle ne m’était pas inconnue :
- Tous ces gens dans la cellule ne me voient pas (je ne percevais que sa voix, je ne la vis pas remuer ses lèvres). Même pas mon père, le vieil homme qui vient de te raconter fidèlement ma passion. Ils sentent seulement ma présence. Mais toi, tu me distingues aussi bien que tu as distingué mon père. As-tu oublié, depuis toutes ces années, qui tu étais ?
Je me réveillai brusquement, sans pouvoir lui répondre, encore moins sans connaître la réponse à sa question.
J’étais tout en sueur. C’est alors que je sus que mon rêve était plus réel que ce que pensais.