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Prochain essai

Deux fortunes - une généalogie III

Mardi le 16 octobre 2018

- Viens t'asseoir auprès de moi, ma fille. Tu as l’air bien fatiguée.

- Si ce n’était que de la fatigue, belle-maman, j’en serais plus qu’heureuse. Car il n’y a qu’un seul remède à cela, et ce ne sont pas les idées qui me manquent quant à savoir comment me reposer. Hélas ! Si tu me vois aussi épuisée, c’est que je ne dors pas très bien ces temps-ci.

- Je te sens aussi bien que je sens mes deux garçons, si ce n’est davantage. Tu es la fille que j’ai perdue, celle que je n’ai jamais eue. Viens et parlons. Parle-moi comme une fille le ferait à sa mère.

- Comme tu le voudras, belle-maman. Mais avant toute chose, laisse-moi préparer le petit-déjeuner aux enfants.

- Ne te soucie pas de cela. J’ai déjà pensé à l’affaire hier soir et, avant que tu ne te réveilles ce matin, j’ai mijoté un petit quelque chose. Viens, ne perdons pas trop de temps et profitons de ce petit moment avant leur réveil.

- Tu sais, je les aime beaucoup. Ils sont tout ce que j’ai dans cette vie.

- Et qu’en est-il de ton mari ? Est-ce que mon fils serait la source de tes tracas ?

- Oh ! Non, aucunement ! Il s’avère être un époux auquel on ne peut rien lui reprocher.

- En es-tu bien sûre ? Je suis sa mère, et rien ne m’est plus facile de savoir ce qu’il est vraiment. Son frère est très calme, souriant, et prend la vie comme elle est. Il tient certainement de moi. Ton mari par contre, autant qu’il possède un grand cœur…

- Oh oui ! Pour un cœur, il est énorme !

- Autant qu’il possède un grand cœur, autant qu’il affiche une humeur massacrante avec les personnes qu’il n’aime pas, et parfois même avec ceux qu’il aime.

- Il tient peut-être de son père ?

- Ha ! Sûrement. J’ai toujours trouvé cette facette étrange pour des fleuristes. Mon mari, autant que le tien, ne donne aucunement l’impression d’être délicat.

- Et comment votre mari est devenu fleuriste ?

- Oh, il y a de ça bien longtemps. Il s’était perdu dans cette île et, muni d’un sabre, il ne savait pas quoi en faire. Aucun animal n’était à sa portée pour subvenir à ses besoins, il n’y avait que des fleurs autour de lui. Alors je lui ai dit qu’il valait mieux se faire fleuriste. C’est ce qu’il a toujours fait par la suite, vendre des fleurs. Aujourd'hui, c’est au tour de mes fils. Un jour, il se peut qu’un des tiens prennent la relève.

- Quelle étrange histoire belle-maman.

- On ne le choisit pas, nos histoires. Mais dis-moi, raconte-moi la tienne, celle qui te préoccupe.

- Ces temps-ci il y a un cauchemar qui ne cesse de me hanter. Souvent.

- Souvent dis-tu ?

- Disons au moins une à deux fois par semaine.

- Et que se passait-il dans ce cauchemar ?

- J’avais la sensation que le temps devenait de plus en plus court.

- Cette sensation est vraie pour tout le monde, cauchemar ou pas.

- Puis que ton temps de grand-mère n’était plus possible.

- Je n’étais plus de cette vie ?

- Non ! Mais tu redevenais maman. Activement maman pour une seconde période de ta vie.

- Tu ne trouves pas qu’une première fois avec mes deux fils c’était suffisant ?  

- Une jeune femme, méchante, avait pris mes deux plus grands pour les envoyer de l’autre côté. Sous l’approbation de mon mari.

- Je le savais que mon fils y était pour quelque chose !

- Ce ne sont que des cauchemars belle-maman. Mais ils semblaient tellement vrais.

- C’est vrai, tout ceci n’est pas vrai.

- Mes deux plus grands garçons étaient donc envoyés à l'extérieur de l’île.

- Envoyés de l’autre côté, dans la ville ?

- Dans cette grande ville, sans que je sache exactement où.

- Et qu’arrivait-il de leur inspiration ?

- Ils la perdaient complètement. Ils n’arrivaient à ne plus rien faire.

- Et ta fille ?

- Ma fille, quant à elle, ils l’ont retiré de l’école pour qu’elle s’occupe de ses trois autres petits frères...avec toi.

- Avec moi ?

- Oui, avec toi belle-maman. Tu n’étais plus leur grand-mère, tu devenais leur mère.

- Aucun répit dans cette vie. Mais...

- Je devine ta prochaine question.

- Que faisais-tu toi, dans tout ce rêve ?

- C’est là que les choses deviennent un peu moins claires. J’étais assise dans mon lit lorsque je voyais toutes cette scène se dérouler devant moi, impuissante. Et voici que mes jumeaux, les deux prunelles de ma vie, m’enveloppaient sous un drap blanc, alors je les voyais pour la première fois. Puis après, rien du tout. Les ténèbres. C’était noir partout. Je sentais à la fois que j’étais dans mon lit, mais ailleurs aussi. Avais-je les yeux ouverts ou fermés ? Je ne sais pas. J'essayais de discerner quelque chose, dans cette noirceur sans fin, mais je n’y arrivais pas. Et plus j’essayais, plus j’angoissais. Je sentis que j’avais tout perdu, que je n’allais plus revoir mes enfants. C’est grâce à cette dernière pensée, à chaque fois, que j’arrive à sortir de mes cauchemars.

- Puis c’est tout ?

- C’est tout.

- Et ce cauchemar tu l’a rêvé plusieurs fois ?

- Que trop de fois.

- Voilà qui est vraiment surprenant.

- Je le sais belle-maman, et ça m’inquiète.

- Déroutant…

- Tu sembles plus surprise que moi. Est-ce que je me trompe ?

- Tu ne trompes pas.

- Que me caches-tu ?

- Je ne sais pas comment te le dire mais il se trouve que j’ai récemment fais le même cauchemar que toi.

- Le même que le mien ? Tu y perdais tes enfants ?

- Non. Je voyais perdre les tiens. Un à un. Impuissante aussi. Je devais m’occuper d’eux, mais je n’avais pas la force de m’occuper d’eux tous en même temps. Alors la méchante femme a envoyé les deux plus grands à l’extérieur, de l’autre côté, pour ne les voir que les fins de semaine. Ils risquaient de se dénaturer, de perdre de leur magie, et ça m’attristait plus que tout.

- Le même cauchemar que moi ? Et où est-ce que je me trouvais ?

- Dans ton lit. Puis, lorsque les jumeaux t’ont recouvert, tu n’étais plus.

- Disparue ?

- J’ai bien peur que oui.

- Ça me fait peur tout ceci.

- Je n’aurais pas été longtemps grand-mère, et toi encore moins maman.

- Rien de bon ne m’inspire de tout ça...aïe ! Ils viennent de bouger et...oh ! la flaque !

- Je pense qu’ils sont prêts à sortir. 

Voilà, il n'y a rien de plus!

J'espère que vous avez apprécié la lecture de mes conneries. Je suis une merde!