Prochain essai
La vendeuse de macarons - l’intégrale
Dimanche le 23 septembre 2018
I
Il y a des histoires où l’on sait d’avance qu’elles vont nous marquer et, sachant cela, aucun détail arrive à nous échapper. Ni même comment elles ont débuté.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Tout cela a commencé un samedi matin de printemps.
Je m’étais réveillée tôt pour aller travailler. Cela fait quelques mois maintenant que j’ai décroché ce petit boulot et, bien entendu, je ne pouvais recevoir que le dernier choix en ce qui concerne les quarts de travail. Samedi matin, dimanche matin, et un autre moment de la semaine, plus normal, histoire d’équilibrer le tout selon ma patronne.
Mais il vaut mieux travailler que de rester assis sans rien faire. Lorsque la compagnie m’appela pour confirmer mon embauche, je n’ai pas hésité un seul instant à accepter. Vendeuse de macarons dans un aéroport. Le boulot proposé n’était aucunement lié à mon domaine d’étude, mais j’avais besoin d’un peu d’argent pour mon prochain voyage. Et au moins j’avais un nom connu que je pouvais maintenant mettre sur mon CV. Chose non négligeable vu la maigreur de celui-ci.
J’ai remarqué que dans leur vie de tous les jours, incluant la mienne, les gens ne mangent que rarement des macarons, voire jamais. Par contre, dès qu’ils voyagent, c’est là qu’ils se rappellent l’existence de ces petits bijoux. Ils en deviennent friands. À 6 heures du matin, heure d’ouverture, il y a déjà une petite queue qui se forme. Timidement au début, puis celle-ci grossit tranquillement pour éventuellement se stabiliser sans toutefois disparaître, ce jusqu’en début de soirée.
Pourtant, en ce samedi, celui par lequel je commence cette histoire, il n’y avait personne. Chose étrange pour un samedi, qui est statistiquement la journée la plus occupée de la semaine. Cela tombait bien ; arrivée un peu en retard, je n’avais pas encore eu le temps de préparer la vitrine du petit présentoir.
Cinq minutes plus tard, un jeune homme, début trentaine, se présenta devant le petit stand, vide de tous macarons.
- Bonjour.
- Bonjour Monsieur ! Alors, comment puis-je vous aider ?
- Êtes-vous ouvert ? me demanda-t-il en souriant, probablement amusé par le peu d’options qu’il avait sous ses yeux.
- C’est ouvert, mais je ne suis pas tout à fait prête. Savez-vous un peu ce que vous voulez ?
- À vrai dire, pas vraiment. Des macarons bien sûr, mais je ne sais pas combien, ni lesquels.
Le jeune homme paraissait fatigué, comme tout voyageur en fait. Je n’avais rien de mieux à lui offrir que la carte des choix et, pendant qu’il la consultait, j’allai chercher les plateaux de macarons dans le frigo situé juste derrière moi. Cependant il faut croire qu’il reprit rapidement ses esprits car c’était à peine que j’avais ouvert le frigo que je le trouvai derrière moi :
- Alors Monsieur, avez-vous fait vos choix ?
- Je crois que oui.
- D’accord. Si vous voulez bien me les nommer, et ce seront les premiers plateaux que je sortirai du frigo.
- Prenez-votre temps, mon prochain vol n’est que dans une heure, je ne suis pas particulièrement pressé.
Au fur et à mesure qu’il énumérait les saveurs voulues, café, citron, caramel, je sortais les plateaux du frigo.
- Ah non, celui-ci est à la rose, je me suis trompée.
- Puisqu’il est sorti, est-ce qu’il ne vaut mieux pas le mettre tout de suite dans le stand ? Laissez-moi le tenir pour vous, en attendant que vous trouviez le bon.
C’est ce que j’ai apprécié d’emblée chez cet homme. Les gens qui voyagent, bien qu’ils soient généralement de bonne humeur, sont rarement serviables. Encore moins en cette heure aussi matinale. Pour la plupart ce sont des vacanciers et, ayant travaillé dur tout au long de l’année pour se payer des congés, ils pensent que tout leur est dû. Des pachas.
- C’est très gentil de votre part, merci. Ah ! Le voici. Vous en vouliez deux aux framboises, n’est-ce pas ? Tenez, celui que je tiens dans les mains est légèrement abimé, je vous en fait cadeau. Ça vous en fera trois.
Les quinze macarons étant choisis, nous nous dirigeâmes vers la caisse. Et c’est en demandant sa carte d’embarquement pour compléter la transaction que je remarquai sa destination finale. C’était celle de mon pays d’origine. Je notai également son prénom ; c’était la première fois que je voyais un Saphanta.
- Retournez-vous à la maison ? lui demandai-je.
- Pour ma part, je viens de Montréal. Mais en quelque sorte, vous avez raison. Oui, je retourne chez moi ; c’est la patrie d’origine de mes parents. J’y retourne souvent, pour diverses raisons. Cette fois-ci c’est pour le mariage de mon cousin.
- D’accord, je vois ! Voici votre carte. Parce que Saphanta n’est pas un prénom très populaire. C’est la première fois que je le vois.
- Venez-vous de là également ?
- Exactement !
- Quel coïncidence ! Je me présente ; moi c’est Saphanta.
- Oui, je l’ai vu sur votre carte d’embarquement.
- Bien sûr, Mlle ...
- Inès !
- Enchanté Inès.
- Enchanté Saphanta.
- Alors, que faites-vous dans cette belle ville remplie de macarons, loin de chez vous ?
- Bonne question ! Ce boulot, ce n’est que pour l’argent. Et pour accumuler un peu d’expérience. Je ne le fais qu’à temps partiel Sinon, je suis étudiante à la maîtrise en psychologie.
Jamais je ne m’étais autant dévoilée avec un client. En général je n’avais pas trop de temps pour avoir ce genre de conversation, mais étrangement il n’y avait encore personne d’autre devant le stand.
- Ça doit être intéressant.
- Oui. J’aime beaucoup ! Je suis venue ici pour compléter ma maîtrise. Cela fait maintenant une année.
- Donc il vous en reste encore pour une année ?
- C’est bien ça !
Il semblait vouloir poursuivre, sans cependant trouver le moyen de faire basculer l’échange. Était-il fatigué ? Ou il ne voulait pas me déranger plus longtemps ? Ou encore ne pas trop s’étendre de peur de se faire interrompre par un client ? En fait, ce n’était probablement rien de ça ; il semblait tout simplement bien pensif, se trouvant à des années-lumière du stand de macarons.
Le petit silence qui s’était installé, de quelques secondes à peine, allait commencer à paraître inconfortable. Je repris donc les choses en mains :
- Vous m’avez beaucoup aidé, c’était très gentil de votre part. Les quinze macarons, je vous les fait pour le prix de dix.
- Vraiment ? Vous ne devriez pas, cela m’a fait bien plaisir de vous aider.
- C’est la moindre des choses. Vous avez en plus été mon premier client de la journée, vous avez bien mérité ça !
Il me remercia une seconde fois, régla l’addition, puis on se serra la main. J’avais bien serré sa main ; toutefois on aurait dit que dans cette poignée il y avait plus, que cependant sur le moment je ne savais expliquer.
Dès qu’il s’éloigna le second client se présenta, et alors je n’eus aucun moment de répit jusqu’à la fin de mon quart.
À mi-chemin entre le stand et sa porte d’embarquement, je remarquai du coin de l’œil qu’il s’était retourné et avait fait un pas dans ma direction. Seulement un pas car, par la suite, il s’arrêta. Il resta ainsi quelques instants, de longues secondes, puis reprit sa route vers sa porte.
Je ne pouvais le croiser du regard, occupée que j’étais avec les clients. Mais j’aurai bien voulu prendre un moment pour lui parler, plus longuement, en toute aisance. Ne serait-ce que pour qu’il me parle un peu de Montréal. La ville que j’allais visiter dans deux semaines.
II
Les gens sont souvent élogieux lorsque vient le temps de décrire une ville qu’ils viennent de visiter pour la première fois. Surtout lorsque cette description se fait par écrit. Ce qui est tout à fait normal, puisqu’ils prennent justement le temps de structurer et de poser leurs pensées.
Dans mon cas, à défaut d’être élogieuse, je serai mystérieuse. C’est cette première impression que j’ai eu de Montréal et, même encore aujourd’hui, c’est la seule qui demeure à mon esprit.
Comment pouvait-il en être autrement ? Dès mes premiers instants je ne vécus que des surprises. Ma cousine, qui était venue à l’aéroport, m'accueillit à bras ouverts :
- Inès ! Finalement, réunies ! It has been sooooooo long !
Je ne l’avais peut-être pas vue depuis longtemps, mais son accueil m’étonna. Elle m’avait averti que dans la ville les deux langues étaient couramment parlées, détail dont je n’avais pas mesuré la pleine portée avant que mes oreilles purent en témoigner. Ce premier choc passé, je devins plus attentive et, effectivement, je remarquai que toutes les conversations autour de moi basculaient rapidement du français à l’anglais, et vice versa.
Je me rendis compte que ce n’était pas uniquement les conversations qui basculaient rapidement. En cette fin de journée de printemps, lorsque je sortis de l’aéroport, il faisait beau et relativement doux. Je n’avais probablement pas remarqué les nuages à l’horizon, mais quelques minutes après être montée dans la voiture la pluie se mit à tomber et, une demi-heure plus tard, lorsque nous arrivâmes en ville, celle-ci se transforma en neige fondante.
- Tu verras, c’est comme ça le printemps ici. Tu ne sais jamais ce qui va se passer dans le prochaine quart d’heure.
Tout était donc différent de ce que j’avais connu. Les rues étaient droites, perpendiculaires et parallèles entre elles, aux trottoirs bien définis ; les bâtiments, sans être une spécialiste en architecture, alternaient entre le modernisme, les vestiges anglo-saxons et ceux de la Nouvelle-France. Bien loin de ma ville de macarons ! Malgré cette apparente logique et uniformité, aucun quartier ne ressemblait à l’autre ; il suffisait que je nomme une nationalité à ma cousine et elle arrivait à me dire entre quelle rue et quelle rue se trouvait la communauté en question, et quels étaient les meilleurs restaurants pour découvrir cette culture. C’est alors que je réalisai que Montréal débordait d’activités, autant culturelles que sportives que récréationnelles. Il y en avait pour tous les genres et tous les goûts.
Ce qui me surprit le plus ce fut la coexistence pacifique et l’esprit de tolérance dans laquelle cette diversité arrivait à fleurir. Bien sûr, certaines tensions sociales se manifestaient de temps à autre, mais elles étaient très ponctuelles dans le temps, ne survenant apparemment qu’en temps de campagne électorale, puis était d’une envergure beaucoup moins grande de ce que j’avais pu connaître. Les gens semblaient tout simplement vivre leur vie comme ils le voulaient, du moment qu’ils ne dérangeaient personnes. Rien de plus intriguant.
Ces constatations, je les avais faites graduellement avec ma cousine lorsqu’elle me fit visiter la ville. Elle fut mon guide pendant les premiers jours, n’ayant pu prendre plus de congés par la suite : elle venait de commencer il y a quelques semaine un nouveau boulot.
- Tu es sûre que ça va aller ? me demanda-elle un matin alors qu’elle se préparait pour aller travailler, me laissant seule pour la première fois depuis mon arrivée.
- Bien sûr ! Ne t’inquiètes pas pour moi, tu as été une super guide. Je ne peux plus me perdre maintenant.
Cependant, c’est ce que je cherchais : je voulais me perdre un peu. Cette ville, complexe à bien des niveaux, devait dissimuler quelques secrets qui expliquaient son équilibre apparent. J’étais persuadée que toute cette tranquillité ne pouvait exister qu’à un certain prix, et j’étais prête à (presque) tout pour découvrir son secret. D’ailleurs, lorsque je visite une ville pour la première fois, je ne fais que survoler les attractions populaires, passant la majeure partie de mon temps dans les lieux un peu plus vrais, authentiques. C’est encore à ce jour le meilleur moyen que j’ai trouvé pour m’imprégner totalement d’un nouveau monde.
Lors de ces quelques journées passées avec ma cousine, je consultai plusieurs fois la carte de l’île afin de me situer, touriste que j’étais, et je remarquai que non trop loin d’où ce que j’étais il y avait un fleuve. Chose tout à fait normale pour une ville située sur une île. Je décidai de m’y rendre par le plus court chemin, pour ensuite longer la rive, en espérant de trouver rapidement, en périphérie du centre, quelques éléments qui pourraient m’aider à résoudre mon mystère. Mystère que je ne faisais peut-être qu’imaginer !
Après plus d’une heure de marche, à la suite de plusieurs détours et d’innombrables arrêts, observant les quartiers traversés et les gens rencontrés, j'atteignis finalement le Saint-Laurent. Dénudée de tout indice dans la quête que je m’étais fixée. Le fleuve s’étendait devant moi, voyant à peine la rive opposée. Il faisait, apparemment, chaud pour ce temps-ci de l’année ; le ciel, dégagé, servait de fond à quelques cumulus d’une blancheur éclatante, voguant sous les effets d’un vent tiède ; puis, posées de manières éparses, il y avait des petites îles, touffues d’arbres, les deux donnant l’impression de suivre le rythme imposé par le zéphyr.
Je restais assise sur l’herbe quelques instants, contemplant ce tableau digne de l’âge d’or hollandais, tableau qui n’arrivait à éclaircir aucunement mes questions, lorsque mon attention se porta sur un panneau, situé à ma droite, qui indiquait la voie pédestre à prendre pour se rendre sur l’île des Jainis.
Je vérifiai ma carte ; en effet, la présence de l’île y était bien indiquée. Je ne l’avais tout simplement par remarquée. Il n’y avait aucune attraction de reliée à celle-ci, et jamais ma cousine ne m’en parla. Le candidat idéal.
- Et si c’est avec un regard complètement détaché, à partir de l’autre côté, que j’arriverai à mieux cerner cette ville ?
C’était le milieu de la journée. J’avais encore un peu de temps devant moi avant le début de la soirée.
C’est ainsi que je me mis en direction de l’île des Jainis.
III
Une parfaite harmonie. C’est cette idée qui me vint tout à d’abord à l’esprit lorsque j’arrivai sur l’île des Jainis.
Même si la ville, et le pays en général, sont reconnus pour leur abondante verdure, ce fait me frappa encore plus sur cette petite île. Dès mes premiers pas je remarquai la verdure qui foisonnait de partout : feuillus, conifères, arbustes, gazon. Aucun espace n’était laissé à lui-même, aucun vide ne s’offrait à l’œil du visiteur. Tout était agréablement aménagé : les rues, bien définies, ne souffraient d’aucune faille majeure ; les trottoirs étaient clairement séparés des pistes cyclables ; les passages à piétons n’étaient nullement ambigus. Le rond-point, chose que je voyais pour la première fois sur ce continent, située à l’entrée, s’intégrait parfaitement avec le reste : la circulation était fluide et je n’entendis aucun coup de klaxon. Fait peut-être banal pour plusieurs mais qui, venant d’où ce que je venais, relevait du parfait miracle.
À ma gauche, je vis au loin plusieurs commerces et immeubles de bureaux qui me laissèrent supposer qu’une bonne partie de l’activité économique de l’île se trouvait à cet endroit. Doutant fortement d’y trouver un quelconque élément de réponse à mes questions, je décidai de poursuivre droit devant.
La petite animosité que je laissai derrière moi se dissipa peu à peu. Les magasins firent place à des quartiers résidentiels, les larges rues devinrent plus étroites et moins sollicitées. Ce n’était ni les maisons, de toutes tailles, ni les appartements, de tous genres, qui manquaient. Voyant des hautes tours au loin côté sud, je devinai que le nombre d’habitants ne devait pas être négligeable ; je ne fus donc pas surprise de tomber sur une école primaire sur mon chemin, ni de voir plusieurs parcs et aires de jeux aux alentours. Il y en avait pour tous les goûts : terrains de tennis, piscines, boulodromes, terrains de foot, parcs pour les jeunes enfants, parc pour les chiens. Même une table de ping-pong extérieure ! Toute cette diversité me laissa penser que les insulaires devait appartenir à une certaine classe sociale, pour le moins des plus aisées.
C’est alors que je les observai un peu plus en détail. Observations qui ne menèrent cependant à aucune conclusion évidente. Je vis, en des proportions sensiblement égales, autant de jeunes couples que de jeunes familles avec leurs enfants, ou encore des familles plus complètes avec les grands-parents, les enfants et les petits-enfants ; des solitaires, également de tout âge, et des adolescents. Hommes, femmes, de cultures aussi variées que de ce que j’avais pu constater au centre-ville.
À ma grande déception je n’étais donc arrivée à détecter aucune anomalie notable et, ayant marché pendant près d’une trentaine de minutes sur cette île, je m’apprêtai à reprendre mon long chemin du retour vers la maison lorsqu’un détail me frappa :
- Tous ces gens, que je vois devant moi, et personne sur les aires de jeux ?
Ils étaient effectivement tous vides. Personne ne semblait vouloir prendre le temps de s’amuser en cette belle après-midi de printemps. Et s’il y a bien une chose que les gens aisés sont aptes à faire, c’est de prendre le temps de s’amuser.
Je ne savais pas pourquoi, mais j’étais persuadée que ces gens s’adonnaient à une quelconque activité. Or aucune scène de récréation, aucun brouhaha, ni quoi que ce soit n’était en fait vraiment parvenue à mes sens. Comme si j’avais été victime d’une certaine illusion. Alors que faisaient-ils ? Ils marchaient.
Je pris quelques instants avant de comprendre que la plupart des personnes marchaient dans une certaine direction, la même pour tous. D’après la carte que j’avais, ils se dirigeaient vers le centre. Ne pouvant pas trop me perdre, l’île n’étant pas très grande, je me mis alors à les suivre.
Mon hypothèse se confirma lorsque je vis de plus en plus de personnes converger en un même lieu, non clairement identifiable (la carte était muette à ce sujet), que je désirai cependant proche, la fatigue commençant à me gagner. Heureusement, ma patience ne fut pas trop mise à l’épreuve : une dizaine de minutes plus tard je tombai sur un second centre économique, si on pouvait ainsi dire.
Celui-ci était beaucoup plus petit que le premier que j’avais vu en rentrant sur l’île, et surtout beaucoup moins moderne. Du moins par son aspect extérieur. Il se composait de deux bâtiments distincts, de formes différentes mais de tailles semblables. D’après ce que j’ai pu rapidement remarquer, sur la bâtisse de gauche il y avait entre autre un restaurant et un petit commerce vendant un peu de tout (c’était un centre commercial extérieur, signifiant que pour aller du restaurant au petit magasin il fallait passer par dehors). Pour ce qui était de la bâtisse de droite, rien ne capta mon attention si ce n’était que tous les gens que j’avais suivis s’y engouffraient.
- Une élection locale peut-être ? m’étais-je dis. Je n’arrivais toujours pas à comprendre cette mobilisation générale de la population vers cet endroit précis.
Au-dessus de l’entrée se trouvait une enseigne qui ne manqua pas d’attirer mon attention :
Pour celui ou celle qui se sent oublié,
Sur l’île des Jainis, tu te retrouveras.
Puis, sur les deux portes vitrées, une même grande affiche ne comportant que ces mots :
Devons-nous nous permettre de voyager ?
Drôle de question pour une communauté très aisée !
- Pardon madame, allez-vous rentrer ?
- Désolé Monsieur ! (c’était un vieil homme d’un âge assez avancé). Je n’avais pas vu que je vous bloquais le passage.
- Mais je vous en prie. Je remarque que vous êtes nouvelle ici.
- Ah, ça se voit tant que ça ?
- Les habitués connaissent déjà la question de la semaine. Seuls les nouveaux la lisent au-devant de la porte. Par contre, nous sommes en train de bloquer à notre tour le passage. Rentrons, si vous le voulez bien.
- Oh, je n’ai pas été invitée à … en fait je ne sais pas vraiment ce qui se passe. Je ne suis pas certaine que cet événement me concerne.
- Vous serez peut-être surprise de constater votre niveau d’implication. D’ailleurs, ne vous est-il jamais arrivé de vous sentir oubliée ?
Était-ce une allusion à l’enseigne ? Cela me prit par surprise et, sur le coup, je ne sus quoi lui répondre.
- C’est ce qui me semblait, reprit-il. Rentrez, si vous le voulez bien. Personne n’est mis à l’écart ici, bien au contraire.
Est-ce que j’avais hésité ? M’avait-t-il forcé ? Tout ce que je savais, c’est que j’avais toujours mon énigme à résoudre.
IV
Il y avait énormément de personnes dans la salle. De l’extérieur, le bâtiment ne semblait pas pouvoir contenir plus que quelques centaines de personnes ; or, par je ne sais quelle prouesse d’ingénierie, à mon entrée nous étions probablement quelques milliers.
La pièce, forcément grande, était circulaire, avec des murs et un plafond en dôme entièrement vitrés. Ils étaient d’une telle propreté qu’on aurait dit que rien ne nous séparait du dehors. À l’intérieur, les gens étaient assis sur des bancs en bois, en forme de cercle également, concentriques : les plus grands se posaient en périphérie, laissant la place au plus petits proche du centre. Cette disposition procurait une sensation telle que donnée par des estrades, faisant bénéficier à tous d’une vue dégagée vers le milieu, où se trouvait un petit podium aussi haut que les bancs.
Les gens faisaient beaucoup de bruits, parlant apparemment de tout et de rien. Pourtant je n’arrivais pas à comprendre ce qu’ils se disaient. J’avais cru distinguer ce mélange de langues caractéristique de cette ville, celui par lequel ma cousine m’avait accueillie à l’aéroport et que je pensais enfin maîtriser, jusqu’à ce que je réalisai que la plupart des mots utilisés m’étaient totalement inconnus. Et j’allais interrompre une conversation pour satisfaire ma curiosité lorsque le brouhaha cessa soudainement : les portes de la salle se refermèrent, tout le monde était rentré.
De l’autre côté d’où ce que je me trouvais des personnes se tassèrent pour laisser passer un homme qui se dirigeait vers le centre. Lorsqu’il monta sur le podium, je reconnus le vieil homme, que j’avais perdu de vue juste après être rentrée ici.
- Devons-nous nous permettre de voyager ? demanda-t-il d’emblée à l’assemblée.
Ah oui, cette drôle de question. Sans montrer un effort particulier, et sans micro, sa puissante voix était claire et distincte. Malgré l’immensité de la place, elle porta merveilleusement bien.
- Avant de commencer à en débattre, notez l’exactitude de la question. Elle s’est exactement faite en ces mots : devons-nous nous permettre de voyager ? Quelques-uns d’entre vous ne semblaient pas saisir l’élément qui nous préoccupe aujourd’hui. Pour celles et ceux qui ne le savaient pas, ou qui n’ont pas lu les récents articles de De l’autre côté, depuis les voyages de Saphanta, on ne parle plus de la possibilité de voyager.
Alors que j’étais encore en train d’observer ce qui se passait devant et autour de moi, au nom de Saphanta le vieil homme eut toute mon attention. Parlait-il de ce Saphanta, celui-là même qui était venu m’acheter des macarons il y a quelques semaines ?
- Il est donc possible de voyager, puisqu’il est revenu des lointaines contrées que nous ne connaissions que dans les livres. Nous n’avons plus de doutes là-dessus. Devons-nous pour autant faire ce qu’il a fait ? Qui veut commencer à en parler ?
Le vieil homme descendit du podium. Alors que je cherchai Saphanta, me disant que les regards étaient peut-être en train de converger vers lui en ce moment même, je fus surprise de voir un petit garçon, de sept ans environ, prendre place, non sans mal, sur l’estrade.
- Il existe, commença-t-il avec sa voix d’enfant qui m'émerveilla plus qu’elle ne m’étonna, il existe, non trop loin d’ici, où les petits garçons comme moi, et les petites filles comme elle (et il en pointa une du doigt), un endroit où ils peuvent s’amuser sans fin. Autant le jour que la nuit, l’été que l’hiver, les journées ensoleillées que les journées de pluie. Un endroit en compagnie des héros de mon enfance, et de votre enfance aussi. Je le sais parce que les amis de l’école, ceux qui n’habitent pas sur l’île, me l’ont dit. Ils y sont allés et, je les crois. Ils ne me mentent pas. Je les crois, car je les ai vu de mes propres yeux. J’ai vu sur leur visage la magie que cet endroit avait opéré sur leur personne. Leur regard en portait la marque, et l’évocation de ce lieu les remplissaient d’allégresse. Quelque chose s’était passé en eux.
Je trouvai cet enfant complètement mignon : je savais très bien de quel endroit il parlait. Qui ne le savait pas ? Qui ? … je regardai les gens autour de moi et, chose étrange, personne ne paraissait savoir de quoi parlait le petit enfant. Ils donnaient l’impression d’être attendris, trop selon moi, donné la circonstance.
- Ne soyez pas attendris de ce que je vous dis seulement parce que je suis un petit garçon, ni parce que mes yeux trop chous vous suscitent des émotions. Mon relatif jeune âge ne peut vous induire en erreur, surtout pas vous, et je n’ai encore eu le temps d’accomplir quoi que ce soit pour que vous m’accordiez une quelconque importance. Du moins pas plus qu’un autre. Mon désir, caché qu’il était, n’est pas plus différent du vôtre. Chacun possède ses propres raisons pour vouloir sortir de cette île. Une île où on a été condamné d’y rester depuis maintenant trop longtemps.
Des murmures commencèrent à se faire entendre dans la salle. De mon côté où, il y avait à peine quelques minutes je savais de quoi il était question, non seulement je ne comprenais plus rien de ce que le petit garçon disait, mais je ne savais comment à cet âge un enfant arrivait à s’exprimer aussi bien.
- Qui ne voudrait pas voyager aujourd’hui ? Je sais, ce que je viens de dire est un outrage pour plusieurs. Cela vous fait probablement même de la peine. Cependant, si vous regardez le bon côté, il me reste encore beaucoup de temps. On le sait tous. Et cette seule idée devrait vous réjouir, car je sens que les choses vont peut-être changer pour une fois. Pour le mieux ou pas, je ne saurais le dire. Qu’importe. Ce qu’on croyait à jamais établi et ancré l’est beaucoup moins aujourd’hui, et il y a de bonnes chances que je sois le témoin vivant de ces changements.
"Voir le monde extérieur ! Je doute que notre cher doyen (il désigna le vieil homme) ait la chance de vivre cela. De voir le monde, alors qu’il en a grandement envie, maintenant que c’est possible de le faire. N’est-il pas difficile de voir nos anciens vivre dans la privation alors qu’il n’y avait pas vraiment de raison pour cela ? Abstinence pratiquée pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons, mais abstinence quand même. N’éprouvez-vous pas cette tristesse au fond de vous ? Nous voudriez-vous pas pouvoir leur partager ce que votre époque avait de beau à offrir ?
“Si nous devons voyager ? Votre silence, malgré ce discours imprévu, en est la réponse. De mon côté, je ne cesse de rêver à ce paradis dont mes camarades m’ont parlés.
J’allais applaudir, tant l’émotion me gagna, mais je me retins. Comme tout le monde je crois. Il était difficile de décrire l’atmosphère de la salle suite à ces paroles. C’était le silence complet.
Le petit garçon descendit de l’estrade comme il y était monté, silencieusement. Un autre jeune homme, ou jeune femme, je ne saurais le dire, d’environ mon âge cette fois-ci, se plaça sur le podium et s’adressa à son tour à l’assemblée :
- Je prends rarement la parole, mais je me dois de suivre, dans un sens, les pas de Zacharie. Si nous vivons aujourd’hui cachés aux yeux des autres, c’est qu’il y a une raison officielle à cela. Par contre, je voudrais vous parler de mes raisons.
V
- Comme vous le savez, notre nature, et surtout notre nombre, peu que nous sommes, ont toujours réglé la conduite que l’on devait adopter vis-à-vis les autres. Cette attitude, qui remonte à des temps plus que lointain, nous a permis d’établir une certaine harmonie avec l’autre côté, et jamais notre communauté n’a eu à se plaindre d’une quelconque répression, comme ça pu être le cas ailleurs. Surtout lorsque les différences commencent à déranger. Devons-nous notre bonne fortune qu’à de la chance ? Peut-être bien. Mais j’aime également croire que tout ceci est aussi dû à une certaine intelligence de notre part, à de la chance calculée si vous préférez, et que changer quoi que ce soit dans nos manières serait justement une bien mauvaise opération. Car, en matière de chance non prévue, mon histoire peut certainement vous éclairer sur la question d’aujourd’hui, et vous montrera qu’une exception fait souvent la règle.
“Pour celles et ceux qui ne me connaisse pas, je me nomme Phrodia. C’est un prénom assez unique : aussi, il m’a été donné dans des circonstances assez uniques.
“Les mois qui précédèrent ma venue au monde ne furent pas des plus faciles, et encore moins les mois qui suivirent. La grossesse fatigua beaucoup ma mère : une mauvaise nutrition, des nuits cauchemardesques, des visions négatives, incluant souvent une petite fille ou un petit garçon, des projections de l’enfant qu’elle portait en elle vraisemblablement. À plusieurs reprises on craignit pour notre vie et, à bon nombre de fois, on pensait que c’en était fini de nous. Néanmoins, elle arriva à me mettre au monde.
“Comme bon nombre des couples de nos jours, mes parents ne voulurent pas connaître mon sexe avant l’accouchement. Ils désirèrent se garder une petite surprise dans un monde où il y en a de moins en moins. “Que ce soit un garçon ou une petite fille, nous serons de toute façon les parents les plus heureux ici-bas !” se rappelle-t-on encore aujourd’hui. “Et quels prénoms avez-vous choisi, dépendamment si c’est une fille ou un garçon ?” “Vous le saurez lorsqu’on vous le présentera. Nous nous sommes dit que chacun devait avoir sa surprise !”
“Il faut croire que leurs prières furent entendues car, en terme de surprises, on ne pouvait espérer mieux. Mes parents eurent droit à un enfant qui ne pouvait être catégorisé.
“Inutile de vous décrire la consternation que suscita ma venue au monde. Même moi je n’en connais pas beaucoup les détails. En fait, tout ce que je sais, c’est que les gallons de peinture bleu ciel et rose qui devaient servir pour les murs de ma chambre sont encore intacts, près de trente ans après ma naissance.
“Bien entendu, le choix du prénom devait être à refaire. Un soir, quelques semaines après la surprise inattendue, alors que mon père tentait par tous les moyens d’oublier le malheur que mon existence lui avait apporté, il se posa au salon afin de se faire quelques lignes de cette fameuse poudre blanche, qui s’était d’ailleurs introduite pour la première fois sur l’île vers cette époque. Ne trouvant pas de plateau pour les renifler proprement, et dédaignant de le faire directement sur la table, il allait se servir d’un livre très opportun pour la circonstance qu’il trouva sur le divan, Les Métamorphoses d’Ovide.
“Curieux, ou amusé par le titre, avant de s’adonner à sa poudreuse évasion il décida de le feuilleter. Il remarqua alors une page pliée et, c’est en la lisant qu’il eut l’inspiration sur comment il allait m’appeler pour le restant de mes jours. Heureux comme il ne l’a pas été depuis des semaines, il monta directement à la chambre des maîtres pour faire part de sa trouvaille à ma mère. Mais il ne la trouva pas.
“Il ne la trouva jamais plus d’ailleurs. On dit qu’un décret céleste l’a rappelé, parce qu’elle était un de Ses anges. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à accepter cette explication. Concernant mon père, des deux surprises, je ne saurai dire laquelle il prit le mieux. Toujours est-il que, jusqu’à ses derniers jours, il n’avait jamais réellement accepté la disparition de sa femme. Pour lui, elle était toujours à ses côtés.
“Vivre avec seulement un père pour parent n’est pas chose des plus évidentes, autant pour lui que pour l’enfant. Encore moins lorsqu’il doit se démerder avec un petit dont il ne connaît pas la nature. Les questions pratiques de la vie ne tardèrent pas à arriver : quel type de vêtement devait-il m’acheter ? quel couleur choisir pour ma boîte à lunch ? devait-il m’inscrire à des cours de ballet ou bien à des séances de foot ? Bien sûr, les réponses à ces questions sont d’une relative simplicité : pantalons, noire, natation. Pourtant, elles cachent quelque chose d’un peu plus profond : au fond, cette neutralité à laquelle il était obligé de s’y conformer le dérangeait beaucoup. Il aurait donné pratiquement tout ce qu’il avait pour pouvoir m'acheter une robe, à avoir été une fille, ou des crampons à avoir été un garçon.
“Pour ce qui est des questions de l’adolescence, elles furent rapidement avortées : jamais je ne pus lui parler de crème à raser, vu la faible pilosité que j’avais, ni de problèmes périodiques que les femmes ont habituellement. Ne parlons pas des sujets plus sérieux : je n’ai eu, en aucun cas, l’occasion de lui discuter de petite amie ou de petit copain, ni de bal de finissants.
“En fait, même pour mon prénom, il prit un certain temps avant de commencer à utiliser sa trouvaille à mon endroit : “Je ne peux t’appeler d’une quelconque manière, car nous devions le choisir à deux, ta mère et moi. Je n’ai même pas eu le temps de lui partager ce que cette page m’avait inspirée. L’utiliser, ça serait quelque part la trahir, alors qu’elle attendait ce moment avec impatience.” Il a fallu l’aide de la famille pour le convaincre que l’idée lui avait été insufflée par ma mère elle-même, juste avant sa disparition, le livre d’Ovide étant son livre et que le pli dans la page n’avait pas été fait inadvertance, puisqu’elle l’avait déjà lu à plusieurs reprises.
“Je ne veux pas donner à cette assemblée une mauvaise impression de mon père, loin de là ! Étonnamment, il a malgré tout réussi à me donner assez d’amour pour que je ne me ressente pas totalement seul ici. Chose que je ne peux dire des membres de ma famille qui, sans le vouloir, m’ont un peu mis à l’écart. Ou encore vous, précieuse communauté. Ce que je comprends parfaitement : qui voudrait de quelque chose dont on ne saurait pas quoi faire avec ? Mais, alors que vous n’avez pas eu de malveillance à mon égard, je n’ai pas nécessairement eu cette chance avec les habitants de l’autre côté.
VI
Lorsque le petit enfant mature avait parlé tout juste avant Phrodia, la salle s’était plongée dans un silence étonnant vu le nombre de personnes qu’il y avait. Cependant, au fur et à mesure que ce dernier avançait dans son récit, ce silence assez neutre s’effaça pour laisser place à de la crispation.
Phrodia ne semblait pas être trop connu des jainisois, et pourtant il arriva à leur propager rapidement la tension qui émanait de son histoire. De mon côté, c’était la première fois que je voyais un hermaphrodite et, entre la curiosité et la compassion, je ne saurais pointer avec certitude l’émotion qui me domina en cet instant.
- L’épisode douloureux que je vécus de l’autre côté, poursuivit-il, n’a rien avoir avec mes camarades de classe, autant les filles que les garçons. Ni les professeurs qui, je dois l’avouer, ne possédaient aucune inclinaison afin de me mener une vie dure. En fait il m’a été très simple de tenir ces trois groupes à l’écart.
“Comme tous les adolescents sur cette île, une fois le primaire complété il m’a fallu joindre la ville pour adhérer à l’école secondaire. L’établissement que nous avions choisi, mon père et moi, se trouvait à une heure de trajet en transport en commun de l’île.
“Je possédais donc deux heures de liberté quasi absolue durant mes journées. Ce trésor entre les mains, je ne perdis pas de temps à établir ma routine : à l’aller le matin je lisais, et au retour je dormais.
“Or une fois, tout juste avant d’embarquer dans le bus qui allait me ramener sur l’île, je remarquai l’ouverture d’une nouvelle enseigne toute proche de mon arrêt. La vitrine que je vis de loin, splendide, regorgeait de petits gâteaux, à la forme identique mais possédant toutes les gammes de couleurs possibles pour nos yeux : vert forêt, rose bonbons, bleus céleste, rouille martien, jaune citron, même noir ébène. Il ne manquait rien.
“J’hésitai quelques temps avant de rentrer dans cette pâtisserie. Une journée, deux journées, une semaine. Ce n’était pas l’envie qui me manquait mais, pour je ne sais quelle raison je n'osai y pénétrer. La peur de l’inconnu à un aussi jeune âge ? Finalement, près d’un mois après, je décidai d’y aller jeter un coup d’œil, comme plusieurs autres apparemment.
“Ce que j’avais simplement entrevu de l’extérieur par la vitrine m’émerveilla encore plus une fois à l’intérieur. Les murs étaient entièrement recouverts de miroirs, autant sur les côtés que sur le plafond et, en y rajoutant l’éclairage vif, j’avais la sensation de me retrouver dans une caverne magique qui ne concevaient que ces gâteaux.
“Je contemplai les étagères pendant un certain moment, je ne sais plus trop pour combien de temps, lorsqu’on me sortit brusquement de ma rêverie :
“- Mademoiselle, puis-je vous aider ?
“En me retournant, je remarquai une certaine incrédulité sur le visage de l’homme qui m’avait posé la question. Comme s’il ne savait plus à qui il s’adressait.
“Sur le coup, je ne sus quoi lui répondre. La place commençait à m’intimider : les gens se faisaient de plus en plus nombreux, ça se bousculait, le bruit s’éleva en intensité.
“- C’est à votre tour. Comment puis-je vous aider ?
“- Que vendez-vous ici ? C’était tout ce que j’avais trouvé comme réponse.
Le vendeur me regarda et alla répondre quand, voyant que je ne rigolais pas, me dit de la manière la plus naturelle possible :
“- Nous vendons des macarons ici. Le premier établissement dans cette ville uniquement dédié au macarons.
“- Des macarons ?
“- Exactement. C’est le nom de ces petites pâtisseries.
“Quel drôle de nom pour des gâteaux, pensais-je.
“- Vous voulez peut-être en goûter un ? Quel est votre couleur préférée ?
“- Ma couleur préférée ?
“- Oui, quelle est-elle ? Tous les jeunes de votre âge ont en bien une.
“Sa question m’avait déconcertée. Encore une fois. J’en avais bien une ou deux en tête, mais c’était mes couleurs préférées pour les vêtements, et non pas pour manger. Jamais je n’avais associé couleur et nourriture auparavant.
“- Tu vois bien que son problème de choix ne concerne pas seulement la couleur. Il est indécis, bien avant sa rentrée dans le magasin. Ne te casse pas la tête avec ça et viens me servir plutôt. J’ai besoin de ton aide.
“Un autre homme, derrière moi, s’était adressé à celui qui me servait. C’était en toute vraisemblance un habitué de la place.
“Jamais remarque ne m’avait aussi profondément touchée. Jamais subtilité ne m’avait aussi violemment blessée. Que les camarades de classe s’en prenaient parfois à moi, par méchanceté ou bien par stupidité, c’était avant toute chose d'une éclatante prévisibilité et j'avais le temps de m'armer intérieurement. Par contre dans ce cas-ci, je ne m’y attendais tout simplement pas. Autant la remarque du client que l’inaction du vendeur, qui ne se porta nullement à ma défense. Et c’est alors qu’une vérité me frappa. LA vérité. Si on s’était moqué aussi ouvertement de ma nature asexuée, qu'en aurait-il été s’ils avaient su ma vraie nature, notre vraie nature ? À quel traitement aurais-je eu droit ?
“Je n’eus nul besoin d’agir pour atténuer les tempéraments des deux hommes à mon égard. L’achalandage leur a vite fait oublié mon existence et le potentiel client que j’étais deux minutes auparavant. Ce sentiment malsain à mon égard ne se trouvait, par chance, qu'en surface.
“La ville, où nous avons décidé d’élire domicile il y a longtemps, est sans aucun doute celle qui présente le moins de risque quant à la marginalisation de ceux qui sont différents. Pourtant, le mal est là, et je n’ose imaginer comment il peut être ailleurs.
“Donc, devons-nous voyager ? La réponse me semble évidente. Sommes-nous à l'abri, ici-même ? Des années plus tard, je sens encore la marque de …
- Ne vous êtes-vous jamais dit que vous vous trompiez peut-être sur toute la ligne ?
C’était moi qui avais parlé ainsi. Je n’arrivais plus à me retenir.
VII
- Sachez que c'est moi qui ai invité cette jeune femme à entrer ici et à assister à la séance d'aujourd'hui, dit le vieil homme que j’avais rencontré à l’entrée. Il est plutôt rare qu'un étranger, venant de l'autre côté, s'aventure aussi loin chez nous. Il est encore plus rare que celui-ci prenne la parole, ici-même.
"Votre témérité vous a valu le droit de vous adresser à nous tous, jeune demoiselle. Si vous le voulez bien, venez ici, au centre.
Toutes les têtes, immobiles depuis le début de la séance, s’étaient retournées d'un seul coup en ma direction. Suite à ma sortie, un silence de plusieurs secondes s'était installé dans la salle, secondes qui me parurent une éternité. Plus celles-ci s’écoulaient, plus j’avais la sensation d’avoir fait une bêtise.
Phrodia s'était également tu. Probablement aussi surpris que les autres par cette interruption, il n'arriva même pas à poursuivre ni son récit, ni l'idée sur laquelle il devait conclure. L'effet qu'il avait soigneusement cherché à créer sur l'audience, je l'avais anéanti en quelques mots.
Ce fut finalement mon bon vieil homme qui vint à ma rescousse. En quelque sorte, puisqu'à sa demande de venir parler au centre de la salle, mes jambes s'encastrèrent au sol. Alors que j'étais transportée d'un certain courage il y avait de cela quelques minutes à peine, celui-ci disparut aussi soudainement qu'il était arrivé.
- Si cela ne vous dérange pas, je désirerai rester ici. Je peux me mettre debout, si c'est plus facile pour vous. Par contre pour ce qui est d'aller de l'avant, je risque d'angoisser plus qu'autre chose.
- Comme il vous plaira. En ce qui nous concerne, n'ayez aucune crainte, où que vous soyez, ici dans cette salle, nous vous entendrons et verrons parfaitement. D'ailleurs, je ne risque rien en disant que vous avez présentement toute notre attention. Pour ce qui est de venir au centre, cela ne fait que simplifier la tâche pour celui qui parle.
- Merci.
- On m'appelle Pierre. Et je vous en prie. Donc, vous disiez que Phrodia se trompait peut-être dans tout ceci.
J'avais complètement oublié cette histoire.
- Oui...voilà...sans offenser quiconque bien entendu, car je ne connais personne ici...je pense que Phrodia a été victime d'une mauvaise expérience client. Tout simplement.
- Une mauvaise expérience client, tout simplement ? me demanda Phrodia.
- C'est exactement ça...en fait, c’est ce que je crois qui vous est arrivé.
- Il se peut que mademoiselle...
- Inès.
- Merci. Il se peut que mademoiselle Inès, reprit-il en direction de toute la salle, ait raison. Cependant j'ai vu le regard que cet homme m'a donné. Il y avait du mépris et aussi, à peine détectable, profondément en lui, de la peur. Sans parler du mutisme de l'employé qui n'a même pas essayé de se porter à ma défense alors que...
- Je ne peux entièrement répondre des actions des autres, repris-je, ayant retrouvé un peu de courage que j'avais perdu, mais des personnes méchantes et de mauvaise humeur, il y en aura toujours. Elles peuvent vivre de mauvais moments, avoir accumulées beaucoup de frustration qui ne s'est jamais vraiment libérée, ou si ça sort c'est souvent envers et au détriment des mauvaises personnes. Cela nous arrive à tous parfois, n'est-ce pas ?
Je m'attendais à recevoir au moins un hochement positif de la tête à mon égard, je ne vis aucun signe d’approbation, autant chez Phrodia que dans la foule. On continuait à me fixer impassiblement.
- Quant à l’employé, décidai-je de poursuivre, souvent, face à de tels clients violents verbalement, les employés bloquent. Surtout dans le domaine du service à la clientèle. Ils sont choqués, si on peut dire ainsi, de la scène qui se déroule devant eux. Ils n’arrivent tout simplement pas à réfléchir correctement, voire pas du tout. Ne le prenez pas personnel Phrodia, je suis sûre qu’en aucun cas l’employé à mal voulu faire. Et puis pensez-y quelques instants : cette personne derrière le comptoir sert des centaines de clients par jour, des milliers par semaine, peut-être pas loin du million par années. Alors qu’il est habitué à servir pratiquement tous les clients de la même façon, voici qu’un plus effronté que les autres se présente. Sa routine, qui devait opérer à grande allure tout le temps, déraille brusquement. Il lui faut donc un certain moment avant de se replacer et de repartir proprement. Combien de temps ? Ça dépend de l’expérience je dirai mais, dans tous les cas, c’est parce que vous ne lui aviez pas donné le temps nécessaire pour se remettre que vous avez émis ce jugement aussi dur à son encontre.
- Tout ceci fait beaucoup de sens mademoiselle Inès, reprit calmement Phrodia, mais comment pouvez-vous établir de telles conclusions ?
- Il se trouve que je suis moi-même vendeuse de macarons.
À ces mots, la salle lâcha un “Ohhhhh !” en parfaite unisson. J’en tressaillis de la tête aux pieds.
- Vendeuse de macarons ?
- Exactement.
- Comment êtes-vous arrivée sur cette île ?
Même s’il n’y avait rien d’hostile dans le ton par lequel ces questions étaient posées, à cet instant j’aurai voulu disparaître de cette salle, de cette île, et retrouver ma cousine. Je me sentais assez mal à l'aise.
- Je me promenais dans la ville et, par hasard, j’ai vu l’île au loin. Ayant eu un peu de temps devant moi, j'ai décidé de me promener un peu.
- Qui connaissez-vous ici ?
- Sur cette île ? Personne.
- Et en ville ?
- Ma cousine. Et il y habite depuis plusieurs années.
- Vous a-t-elle déjà parlé de l’île des Jainis ?
- Jamais.
- Jamais, jamais ?
- Puisque je vous le dis.
- Connaissiez-vous quelqu’un dans cette ville, avant votre venue ?
- Non.
- Une personne que vous avez rencontré et que vous savez qu’elle habite ici ?
- Pourrais-je savoir pourquoi cet interrogatoire ? (tout ceci commença à me fâcher et j’en devins très remontée). Pourquoi toutes ces questions ? Est-ce que je vous en pose autant ? En fait qu’est-ce qui se passe ici ? C’est quoi cette réunion, et cette séance de la question ? Et quelle drôle de question aussi, s’il faut voyager ou pas ! Qui sont ceux qui se trouvent de l’autre côté ? Et où se trouve l’autre côté ? Vous parliez de peur il n’y a pas très longtemps, en faisant référence au client brusque. Mais vous, de quoi avez-vous peur exactement ? Car clairement vous craignez quelque chose.
Ni Phrodia, ni le vieil homme, personne n’osa m’interrompre. Pire, personne ne répondit à mes questions.
- Questions absurde sans doute : qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?
- Nous sommes des jainis.
Celui qui était assis à ma droite se leva. Ma surprise fut grande lorsque je le reconnus.
- Vous ! Saphanta !
- Bonne mémoire Inès !
- Que faites-vous ici ?
- Et bien, j'habite sur cette île.
- Parfait ! Vous voulez peut-être m’expliquer ce qui se passe ici ?
- Ça va me prendre un certain temps pour vous expliquer le tout, et il se fait tard. Je suis sûr que votre cousine, qui a probablement écourtée sa journée de travail pour vous, vous attend à la maison.
Il avait raison, je n’avais pas vu l’heure passer. Puis je trouvai que les choses commençaient drôlement à se compliquer. Malgré mon envie d’en avoir le cœur net avec tout ce qui se passait ici, je ne pouvais refuser la porte de sortie que l’on me présentait. Même si je doutais fortement que ma cousine avait terminé plus tôt. Avait-il saisi mes craintes ?
- Je vous le promets, je vous expliquerai le tout prochainement.
- D’accord. Mais avant de quitter, que vouliez-vous dire par nous sommes des jainis ?
Il sourit avant de me répondre :
- Je ne sais pas quel nom vous nous aviez donné, nous qui habitons sur cette île. Jainisois peut-être ? Nous avons opté pour jainis. C’est plus simple à retenir, mais c’est surtout plus juste. Plus juste dans quel sens ? Le nom, écrit tel que vous l’avez vu sur la plaque avant de rentrer sur l’île, vous induit en erreur. Ne vous fiez pas à ce que vos yeux ont vu, comme vous venez de nous l’exposer suite à l’histoire de Phrodia. Écoutez plutôt, et vous aurez alors un début d’idée de qui nous sommes véritablement. Oui, nous pourrions maintenant, moi ou n’importe qui d’autre ici, vous élaborer plus en détails ce que tout cela implique, mais cela ne servirait à rien. Il y a des points que vous ne voudriez pas croire, alors qu’en fait il vous faudra un peu de temps pour assimiler tout ceci. Et surtout, une bonne imagination, même si tout ceci est bien réel.
* * * * * * *
Voici donc comment tout cela a commencé.
Tout juste après avoir quitté l’île, avant même de rentrer à la maison, j’avais compris ce que Saphanta avait voulu me dire. Compris, mais sans trop y croire, comme il m’avait prévenue. Je voulus faire quelques recherches sur ce peuple, les jainis, avant de parler de tout ceci à ma cousine. Histoire de parer rapidement toute contre-argumentation de sa part. Bien entendu je ne trouvai rien et je me gardai donc de lui partager ça. Les seules évidences tangibles sont les récits que Saphanta me fit par la suite, puisque je retournai plusieurs fois sur l’île avant mon départ.
Quant à mon énigme, les raisons de cet équilibre dans cette région, unique au monde, il me les expliqua. Ma quête était donc résolue. En partie du moins. Car pour le reste, il fallait attendre et découvrir. Ce qui n’est jamais évident de nos jours.