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Prochain essai

L'enfant mature - la vendeuse de macarons IV

Dimanche le 12 août 2018

Il y avait énormément de personnes dans la salle. De l’extérieur, le bâtiment ne semblait pas pouvoir contenir plus que quelques centaines de personnes ; or, par je ne sais quelle prouesse d’ingénierie, à mon entrée nous étions probablement quelques milliers.

La pièce, forcément grande, était circulaire, avec des murs et un plafond en dôme entièrement vitrés. Ils étaient d’une telle propreté qu’on aurait dit que rien ne nous séparait du dehors. À l’intérieur, les gens étaient assis sur des bancs en bois, en forme de cercle également, concentriques : les plus grands se posaient en périphérie, laissant la place au plus petits proche du centre. Cette disposition procurait une sensation telle que donnée par des estrades, faisant bénéficier à tous d’une vue dégagée vers le milieu, où se trouvait un petit podium aussi haut que les bancs.

Les gens faisaient beaucoup de bruits, parlant apparemment de tout et de rien. Pourtant je n’arrivais pas à comprendre ce qu’ils se disaient. J’avais cru distinguer ce mélange de langues caractéristique de cette ville, celui par lequel ma cousine m’avait accueillie à l’aéroport et que je pensais enfin maîtriser, jusqu’à ce que je réalisai que la plupart des mots utilisés m’étaient totalement inconnus. Et j’allais interrompre une conversation pour satisfaire ma curiosité lorsque le brouhaha cessa soudainement : les portes de la salle se refermèrent, tout le monde était rentré.

De l’autre côté d’où ce que je me trouvais des personnes se tassèrent pour laisser passer un homme qui se dirigeait vers le centre. Lorsqu’il monta sur le podium, je reconnus le vieil homme, que j’avais perdu de vue juste après être rentrée ici.

- Devons-nous nous permettre de voyager ? demanda-t-il d’emblée à l’assemblée.

Ah oui, cette drôle de question. Sans montrer un effort particulier, et sans micro, sa puissante voix était claire et distincte. Malgré l’immensité de la place, elle porta merveilleusement bien.

- Avant de commencer à en débattre, notez l’exactitude de la question. Elle s’est exactement faite en ces mots : devons-nous nous permettre de voyager ? Quelques-uns d’entre vous ne semblaient pas saisir l’élément qui nous préoccupe aujourd’hui. Pour celles et ceux qui ne le savaient pas, ou qui n’ont pas lu les récents articles de De l’autre côté, depuis les voyages de Saphanta, on ne parle plus de la possibilité de voyager.

Alors que j’étais encore en train d’observer ce qui se passait devant et autour de moi, au nom de Saphanta le vieil homme eut toute mon attention. Parlait-il de ce Saphanta, celui-là même qui était venu m’acheter des macarons il y a quelques semaines ?

- Il est donc possible de voyager, puisqu’il est revenu des lointaines contrées que nous ne connaissions que dans les livres. Nous n’avons plus de doutes là-dessus. Devons-nous pour autant faire ce qu’il a fait ? Qui veut commencer à en parler ?

Le vieil homme descendit du podium. Alors que je cherchai Saphanta, me disant que les regards étaient peut-être en train de converger vers lui en ce moment même, je fus surprise de voir un petit garçon, de sept ans environ, prendre place, non sans mal, sur l’estrade.

- Il existe, commença-t-il avec sa voix d’enfant qui m'émerveilla plus qu’elle ne m’étonna, il existe, non trop loin d’ici, où les petits garçons comme moi, et les petites filles comme elle (et il en pointa une du doigt), un endroit où ils peuvent s’amuser sans fin. Autant le jour que la nuit, l’été que l’hiver, les journées ensoleillées que les journées de pluie. Un endroit en compagnie des héros de mon enfance, et de votre enfance aussi. Je le sais parce que les amis de l’école, ceux qui n’habitent pas sur l’île, me l’ont dit. Ils y sont allés et, je les crois. Ils ne me mentent pas. Je les crois, car je les ai vu de mes propres yeux. J’ai vu sur leur visage la magie que cet endroit avait opéré sur leur personne. Leur regard en portait la marque, et l’évocation de ce lieu les remplissaient d’allégresse. Quelque chose s’était passé en eux.

Je trouvai cet enfant complètement mignon : je savais très bien de quel endroit il parlait. Qui ne le savait pas ? Qui ? … je regardai les gens autour de moi et, chose étrange, personne ne paraissait savoir de quoi parlait le petit enfant. Ils donnaient l’impression d’être attendris, trop selon moi, donné la circonstance.

- Ne soyez pas attendris de ce que je vous dis seulement parce que je suis un petit garçon, ni parce que mes yeux trop chous vous suscitent des émotions. Mon relatif jeune âge ne peut vous induire en erreur, surtout pas vous, et je n’ai encore eu le temps d’accomplir quoi que ce soit pour que vous m’accordiez une quelconque importance. Du moins pas plus qu’un autre. Mon désir, caché qu’il était, n’est pas plus différent du vôtre. Chacun possède ses propres raisons pour vouloir sortir de cette île. Une île où on a été condamné d’y rester depuis maintenant trop longtemps.

Des murmures commencèrent à se faire entendre dans la salle. De mon côté où, il y avait à peine quelques minutes je savais de quoi il était question, non seulement je ne comprenais plus rien de ce que le petit garçon disait, mais je ne savais comment à cet âge un enfant arrivait à s’exprimer aussi bien.

- Qui ne voudrait pas voyager aujourd’hui ? Je sais, ce que je viens de dire est un outrage pour plusieurs. Cela vous fait probablement même de la peine. Cependant, si vous regardez le bon côté, il me reste encore beaucoup de temps. On le sait tous. Et cette seule idée devrait vous réjouir, car je sens que les choses vont peut-être changer pour une fois. Pour le mieux ou pas, je ne saurais le dire. Qu’importe. Ce qu’on croyait à jamais établi et ancré l’est beaucoup moins aujourd’hui, et il y a de bonnes chances que je sois le témoin vivant de ces changements.

"Voir le monde extérieur ! Je doute que notre cher doyen (il désigna le vieil homme) ait la chance de vivre cela. De voir le monde, alors qu’il en a grandement envie, maintenant que c’est possible de le faire. N’est-il pas difficile de voir nos anciens vivre dans la privation alors qu’il n’y avait pas vraiment de raison pour cela ? Abstinence pratiquée pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons, mais abstinence quand même. N’éprouvez-vous pas cette tristesse au fond de vous ? Nous voudriez-vous pas pouvoir leur partager ce que votre époque avait de beau à offrir ?

“Si nous devons voyager ? Votre silence, malgré ce discours imprévu, en est la réponse. De mon côté, je ne cesse de rêver à ce paradis dont mes camarades m’ont parlés.

J’allais applaudir, tant l’émotion me gagna, mais je me retins. Comme tout le monde je crois. Il était difficile de décrire l’atmosphère de la salle suite à ces paroles. C’était le silence complet.

Le petit garçon descendit de l’estrade comme il y était monté, silencieusement. Un autre jeune homme, ou jeune femme, je ne saurais le dire, d’environ mon âge cette fois-ci, se plaça sur le podium et s’adressa à son tour à l’assemblée :

- Je prends rarement la parole, mais je me dois de suivre, dans un sens, les pas de Zacharie. Si nous vivons aujourd’hui cachés aux yeux des autres, c’est qu’il y a une raison officielle à cela. Par contre, je voudrais vous parler de mes raisons.

Voilà, il n'y a rien de plus!

J'espère que vous avez apprécié la lecture de mes conneries. Je suis une merde!