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Prochain essai

Ne pas perdre le fil - une généalogie V

Mercredi le 28 novembre 2018

“Avez-vous entendu la bonne nouvelle ? Il m’a demandé ma main hier ! Depuis le temps que j’attendais ça ! Bien sûr que j’ai dit oui ! Et même mieux ! Nous avons déjà planifié une date pour notre mariage ! Dans un peu plus de sept mois. Ça va venir vite, et devinez quoi ? Je me suis juré que je ne me marierai qu’en portant une robe faite par vos mains ! Comment puis-je faire autrement ? Depuis que vous m’habillez jamais je n’ai été aussi heureuse, ni chanceuse dans ma vie ! Je vous demanderai de mettre toutes vos commandes en attente d’ici LA date. Et ne vous inquiétez pas ! Je vous dédommagerai en conséquences, j’irai même m’excuser auprès de chacune de vos clientes affectées par mon récent bonheur. Mais il faut absolument que vous me fassiez cette robe. Sans quoi, cette journée tant attendue ne pourra pas être la plus belle de ma vie…”  

- Ce type de demandes, adressées à la dernière minute, n’était pas chose rare mon petit Saphanta. À chaque mois j’obtenais mon lot de surprise sur ma table de couture.

- À chaque mois, vraiment grand-maman ?

- Tu ne m’écoutes jamais, je le savais ! Es-ce toi qui aurais la mémoire courte, jeune homme ?

- Mais non. Disons que j’aime seulement t’entendre parler.

- Je ne sais pas ce que tu mijotes, Saphanta, mais tu mijotes quelque chose, c’est certain. Depuis que tu es tout petit tu n’as cessé de ruminer toutes sortes d’idées, constamment.

- Mes petites manœuvres t’ont-elles déjà déçu grand-maman chérie ?

- Non, non, non. Je connais tes petits trucs : tu essayes de m’avoir par les sentiments. Et puisque je ne pourrai m’en échapper, vaut mieux faire court. Comment tout cela a commencé ? Je ne le sais même pas moi-même. Ce don, ces mains en or, est-ce Lui qui me les a donnés ? J’imagine. Et dans la famille, pourquoi à moi seulement, et pas à mes frères et sœurs, voire mon père ou ma mère ? mes oncles et tantes ? Lui, qui nous a oublié depuis si longtemps, pourquoi m’aurait-il autant illuminé et gratifié de ses bienfaits ? En même temps, je ne trouvai aucune autre explication sensée à cette étrange facilité que j’ai eu tout au long de ma vie, et je décidai donc de me résoudre à ce constat. Tout simplement.

Pour la suite, tu connais l’essentiel de l’histoire. L’inspiration tient une place tellement importante dans nos vies, plus que ce que les gens ne pensent.

- Ton inspiration ?

- Bien sûr, tu ne te rappelles plus de rien de ce que je t’ai dit. Alors tais-toi et laisse-moi parler.

“Maintenant, que pouvais-je bien faire de cette grâce que l’on m’avait accordée ? Lorsqu’on a un don aussi utile, il n’y a que deux choses à faire : mettre à profit ce que la terre peut nous offrir, et ce que je peux lui donner en retour. Fruit pour fruit dans cet Éden.

“C’est en cherchant à remplir la première mission que j’ai rencontré ton grand-père. Il avait peur de ne plus pouvoir vendre, voir donner, des citrons aux habitants de l’île. Je l’ai en quelque sorte aidé à vaincre ses craintes.

“Pour le second objectif, la chose vint plus naturellement. À force de coudre des habits, de fabriquer toutes sortes de vêtements, de réparer des pièces en tout genre, un sentiment bien naturel me gagna : ce n’était plus suffisant de faire toutes ces choses, je voulais maintenant les faire pour mes enfants. Notre mariage nous permis d’en avoir sept, dont ta maman.

“Cette période, celle d’avoir habillé mes enfants après les avoir mis au monde, a été la plus prospère de ma vie, de notre couple et de notre famille. Chacun de mes petites merveilles avait ses propres habits et, lorsque ceux-ci ne leurs faisaient plus, je les conservais en un lieu sûr. Je ne pouvais me résoudre de séparer mes créatures de mes créatures.

- Tu arrivais vraiment à leur coudre tout ce dont ils avaient besoin ?

- Absolument tout ! L’amour que je leur portai me permettait de les couvrir ! Et quand est-ce que je faisais cela ? Je faisais cela pendant mes nuits.

- Tes nuits ?

- Ne fais pas comme si tu écoutais ceci pour la première fois, petit coquin. De jour, je travaillais pour mes clients, les nuits je les consacrai à mes enfants. Faire des robes et des manteaux en une nuit, il n’y avait rien de plus facile pour une mère comme moi. Comment y arrivai-je ? Si tu cherches une explication, libre à toi : moi je suis trop vieille pour ça. De toute façon ça ne sert plus à rien.

“Cette aisance des affaires dans notre famille a eu un effet des plus normal sur nos enfants, mais des plus étranges sur nous, pauvres parents que nous sommes devenus par la suite. En voyant une telle réussite dans la conduite de nos entreprises, chacun de nos petits pirates ont cherché à suivre nos pas, cependant dans des directions opposées. Nos quatre fils sont allés tenter leur chance de l’autre côté, nos trois filles ont conclu des unions aux fortunes diverses. Tout cela dans le but de nous montrer que l’on pouvait aussi être fiers d’eux. Comme si nous avions besoin de cela ! Car tout ce qui compte pour des parents c’est d’avoir leurs enfants proches d’eux.

“Au fur et à mesure qu’ils se sont éloignées de nous, par je ne sais quel funeste prodige mes mains devinrent de moins en moins sûres. Ce fut le début de la période où je commençais à fabriquer moins de vêtements et, pire encore, la qualité de ce que je concevais se détériorait. Est-ce que ma volonté s’amenuisait ? Qui sait ? Je me sentais de plus en plus comme une fleur à laquelle on lui enlevait tranquillement ses pétales et, alors que celle-ci perd de sa beauté, moi je perdais mes pouvoirs. Aligner deux patrons de tissu m’était pénible, couper au ciseau un rouleau pouvait être dangereux, autant pour le rouleau que pour mes doigts, enfiler un fil dans une aiguille, impossible. Et lorsque ma dernière petite, qui a pratiquement tout fait pour tarder son départ de la maison afin de ne pas laisser sa pauvre veuve de mère seule, sachant très bien ce qui allait m’arriver, mais ne pouvant freiner les élans naturels qui surgissent chez toute jeune femme arrivée à un certain âge, c’en était fini de mes mains, et de moi.

“Les gens parlent beaucoup de cette maladie de tremblements et de comment on peut la vaincre. Cela vaudra ce que ça vaudra, j’espère qu’un jour on se souviendra de ma petite histoire. Cela pourra être d’une certaine utilité.

“Ironie du sort : alors que mes mains ont conçus de manière prodigieuse les plus beaux habits, qui rendraient même jalouse cette petite duchesse d’Autriche, qui a été plus frivole de robes que de nourriture, aujourd’hui je ne peux même plus tenir un stylo afin de raconter tout ceci. Je dois me fier à ta petite tête Saphanta et ta mémoire défaillante qui, je dois l’avouer, me cause un certain souci. Mais attends, t’ai-je déjà raconté comment tout cela avait commencé ?

Voilà, il n'y a rien de plus!

J'espère que vous avez apprécié la lecture de mes conneries. Je suis une merde!