Prochain essai
Des citrons à profusion - une généalogie II
Lundi le 8 octobre 2018
En ce qui concerne la question de la subsistance, les jainis ne sont pas différents des humains : ils doivent quand même se nourrir.
Sur l’île des Jainis, il y avait bien entendu des fleurs à perte de vue ainsi que des jeunes femmes aux cheveux roux. Mais se trouvait également un marché qui vendait toute sorte de choses. Et notamment un marchand qui vendait des piments et des citrons.
Il faut dire que le marchand vendait plus de citrons que de piments. C’est ce que les gens demandaient le plus car il est facile d’insérer cet agrume un peu partout dans les plats. Dans les salades, dans les soupes, sur les grillades. Dans les desserts, il n’y avait rien de tel qu’une bonne glace au citron, ou encore une limonade fraîche faite avec des citrons juteux.
- Les habitants ont besoin de se rafraîchir. Pas seulement en été, mais continuellement. Lorsqu’en hiver il fait froid on aime se réchauffer à l’aide d’un bon café ou bien autour d’un somptueux chocolat chaud, chose qui est moins vraie en été. Par contre, indépendamment du temps et des saisons, nous avons toujours besoin de nous rafraîchir, et alors rien ne vaut quelque chose préparée avec un bon citron.
Ayant compris ce besoin bien avant tout le monde, le marchand de citrons prit alors une bonne longueur d’avance sur la concurrence. Comment s’approvisionnait-il ? Il ne possédait ni champs, ni fournisseurs, s’évitant ainsi bien des ennuis. C’était tout simplement l’inspiration qui lui donnait ce qu’il voulait. Et puisqu’il était toujours inspiré, il ne manquait jamais de citrons. Beau temps, mauvais temps, notre marchand avait toujours, à quelques citrons près, la quantité juste pour la journée.
Ces avantages, autant la compréhension du besoin que la technique utilisée, lui permirent d’écraser la concurrence. Aucun marchand local n’en souffrit, car personne autre que lui ne vendait des citrons sur l’île. Par contre, les gens se déplaçaient de loin, puis de plus en plus loin, pour venir lui acheter ses agrumes qu’on disait les meilleurs. Il en venait même de lieux que personne n’avait jamais entendu parler. Et même si cette histoire s’est déroulée il y a bien des années, les effets se font toujours ressentir : il n’existe plus de marchands de citrons en tant que tel, comme il n’existe plus de cocher par exemple, et l’île des Jainis à toujours gardé cette image qu’à une certaine époque, le monde des citrons ne se résumait qu’à elle.
Malgré le succès que lui ramenèrent ses citrons, le marchand ne tarda pas à se sentir de moins en moins bien, à un tel point qu’il n’en dormait plus la nuit :
- Quel cauchemar ! s’exclama-t-il en se réveillant. Les gens, qui dépendent de plus en plus de mes citrons. Et voici qu’un jour, alors que je n’en possède aucun pour leur vendre, qu’ils se mettent tous à mourir de soif…
- Le pire dans ce cauchemar, poursuivit-il au courant de la journée alors qu’il était à son stand, c’est que je ne sais pas exactement comment j’arrive à produire ces citrons au courant de la nuit. J’y pense avant de dormir, et voilà, ils sont là le lendemain ! Mais si ce moyen ne devait plus fonctionner, je ne saurai comment m’y prendre pour en trouver...
Alors qu’il pensait ainsi, à haute voix, sa prochaine cliente, cigarette en main, avait saisi quelques bribes de ce qui le tracassait :
- Voilà bien des soucis pour un marchand qui, de par sa renommée, arrive à attirer des gens habitant loin, très loin, ce pour quelques citrons !
- Est-ce qu’on se connaît, Madame ?
- Personnellement, je ne crois pas. Par contre nos deux maisons se connaissent. Nous n’avons tout simplement pas eu la chance de nous croiser. J’ai quitté, il y a plusieurs années, l’île pour la ville.
- Et de quelle maison êtes-vous ?
- Celle que vous ne remarquez pas trop, n’est-ce pas ?
- ...
- Qu’importe, on verra ça plus tard. Car avant toute chose je voudrais vous aider. J’ai, sans le vouloir, surpris ce qui vous tracasse récemment, et je crois pouvoir y arriver.
- M’aider moi ? Et comment ?
- Je vous achète ce citron, puis demain nous nous reverrons.
- Et si je vous le donnais, ce citron, à la place ? Tenez.
- Non, non, si vous me le donnez, c’est parce que vous savez que je vais tenter de vous aider.
- Pas du tout !
- Alors, c’est parce que perdre un citron ne vous fera pas de mal.
- Vous vous trompez complètement. Si je vous le donne, c’est pour me rattraper sur le fait de ne vous avoir jamais remarqué, malgré le fait que nos deux maisons se connaissent. Je vous offre ce que j’ai de plus précieux.
La jeune femme le dévisagea quelques instants.
- On ne m’avait pas trompé sur votre sujet. On se reverra demain.
La jeune femme tint parole. Le lendemain, elle était devant le stand du marchand de citrons. Toujours avec sa cigarette dans une main, de l’autre elle lui tendit un sac.
- Voici, ceci est pour vous.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Ouvrez-le, vous verrez bien.
- Un chandail !
En effet la jeune femme lui avait offert un chandail blanc où était représenté sur le devant un vélo avec, en guise de roues, deux demis citrons.
- Il devrait vous faire parfaitement.
- Il est très beau ! Cela vaut beaucoup plus que le citron que je vous ai donné.
- Probablement, mais ce chandail n’a pas de prix. C’est moi qui l’ai fait.
- Vous ?
- Oui, moi.
- En une journée ?
- En une nuit, disons.
- Je ne comprends pas. Pourquoi avez-vous fait ça ?
- C’était ma manière de vous dire que perdre vos citrons ne sera pas une chose terrible en soit. Dans le cas que vous n’arriverez plus à en produire bien sûr. Et qu’il y a toujours un moyen de s’en sortir. Vous pourriez par exemple vendre des chandails originaux, comme celui-ci. Ça rafraîchira en quelque sorte l’habit des gens. Vous rendez déjà les gens heureux en leur vendant des citrons. Ils vous feront confiance, avec raison, pour les chandails.
- Mais je ne sais pas comment les faire ces chandails !
- Je m’occuperai de cela. Par contre, moi je ne sais pas comment vendre, et c’est là que vous m’aiderez.
- Euh...et bien…je ne sais pas trop quoi vous dire.
- Il faut dire : Accepté !
Le marchand citrons joua un peu avec le chandail et le toucha au niveau des roues.
- Mais mes doigts sont mouillés, et sentent le citron ! Comment ?
- J’ai vraiment utilisé votre citron pour ce chandail. Vous, vous êtes un marchand de citrons qui n’explique pas comment il produit autant de citrons à volonté. Moi, je suis une couturière, qui arrive à coudre n’importe quel vêtement à partir de n’importe quel objet. Nous sommes deux vrais jainis. En plus que vous soyez une très bonne personne. Je ne connais personne qui ait cherché à se faire pardonner, comme vous l’avez fait en me donnant un citron, pour quelque chose dont, non seulement elle n’a été nullement responsable, mais qui va permettre au contraire le début d’une belle histoire.