Prochain essai
Le sabre en fleurs - une généalogie I
Dimanche le 30 septembre 2018
On ne lui connaît aucune famille, si ce n’est de celle qu’il fonda plus tard. Aucune mère. Aucun père. Aucun frère, aucune soeur. Aucune tante et aucun oncle. Aucune parenté éloignée. Enfin aucun ami. Peut-être même aucun ennemi.
Autant dire qu’il possédait peu. Cependant, rien au monde ne pouvait lui ravir ces deux choses : son regard et son cimeterre.
De taille tout juste sous la moyenne, enveloppé d’une tenue traditionnelle, celle d’il y a plusieurs siècle, aussi efficace contre le soleil que contre le froid, il possédait un regard dur, complémentant ainsi un visage aux traits sévères. On sentait d’emblée que rien ne pouvait ébranler cet homme. Aucune intempérie, aucune situation, aucune personne. En regardant son visage de plus près, on comprenait qu’il avait vécu avant l’heure tout ce qu’il y avait à vivre dans une vie, et que rien ne pouvait l’étonner.
Léger et débarrassé de tout, il voyageait constamment. Il ne faisait que se déplacer. Aucune maison ne le retenait. C’était un nomade.
Son cimeterre assurait l’essentiel de sa survie. Parfois, la prise était bonne. Souvent, il devait se reprendre le lendemain. Son sabre ne le quittait jamais, pour ces raisons justement : il lui permettait d’attraper son gibier, ou bien de se défendre proprement contre les maraudeurs qui le croyaient trop faible pour offrir une résistance.
Le monde dans lequel il vivait était un monde dur et violent, offrant rarement une seconde chance. Lorsque ses prises étaient bonnes, il en mangeait la moitié. Puis, avec l’autre demie, il la monnayait contre un lieu où dormir au sec. C’était tout ce qu’il avait à offrir en contre-partie.
Il ne dormait jamais plus de quelques nuits au même endroit. Puis par la suite, il reprenait la route. Souvent à pied.
Les gens lui demandaient pourquoi il partait.
- C’est pour le mieux, leur répondait-il.
C’est ainsi qu’il hérita du nom Pourlemieux. Tous l'appelait ainsi.
Il vécut ainsi de nombreuses années. Ne regardant jamais derrière lui, et ne sachant où se diriger.
Un jour, il vit au loin une petite terre, une presqu’île, qu’il décida d’atteindre avant la tombée de la nuit. Aussitôt arrivé sur celle-ci, il chercha de quoi manger. Vainement, car son sabre ne trouva aucun animal. Il y avait par contre des fleurs de toutes sortes, à perte de vue. Mais Pourlemieux avait vu pire : la nuit était belle, il décida donc de dormir, avec l’espoir que le lendemain serait une journée plus faste pour lui.
Le lendemain il ne trouva pas plus de bêtes. Pourtant, chose plus étrange, en plus des fleurs il vit des maisons, et à perte de vue aussi. Il aurait juré qu’elles n’y étaient pas la veille.
Il mit rapidement ce prodige au compte de la fatigue. “Un ventre creux peut rapidement jouer des tours.”, se dit-il. Il commença à avoir très faim et, ne trouvant pas le moyen de satisfaire ses gargouillements, il alla frapper à une des maisons. La première ne répondit pas. Il attendit quelques instants, puis essaya la seconde. Sans plus de succès. Ni la troisième. Finalement aucune maison ne lui ouvrit sa porte. À travers les fenêtres il ne vit personne. Comme la veille, il n’eut d’autre choix que de dormir sous le ciel étoilé pour une seconde nuit.
Au troisième jour, les fleurs et les maisons étaient toujours là, mais il vit aussi une jeune femme aux cheveux roux. Elle se tenait debout, devant lui, vêtue de fleurs comme si elle portait une robe.
- Vous avez l’air fâché, lui dit-elle.
- Y-a-t-il à manger dans les parages ?
- Êtes-vous toujours fâché ?
- Oui, surtout quand j’ai faim. J’ai cogné aux portes hier. Personne ne m’a répondu.
- On vous a entendu, mais vous nous aviez fait peur. En vous voyant ce matin j’ai pensé que vous auriez peut-être besoin d’aide.
- Comment faites-vous pour vous nourrir ?
- Ça dépend des gens. À chacun son truc, lui répondit-elle.
- Et quel est le votre ?
- Je suis la meilleure cuisinière au monde.
- Rien que ça. Et avec quoi cuisinez-vous ?
- Avec beaucoup de passion.
- Mais encore ?
- C’est tout. Elle me suffit pour me nourrir.
- Disons. Et si j’essayais de sortir de cette île, comment devrais-je m’y prendre ? Car avec ce changement de décor, je ne m’y retrouve plus.
- Je pourrai vous indiquer la sortie et vous pouvez essayer de la prendre, mais d’après moi vous n’y arriverez pas.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que vous êtes un des nôtres.
- Un des votres ?
- Je comprends votre étonnement. Vous vous habituerez à ceci. Vous avez toujours été différent des autres, vous le savez mieux que personne. Ce que vous savez moins c’est que vous venez de trouver votre maison. Chose que vous n’avez jamais eu auparavant.
- Mais je suis un nomade ! Je ne possède et ne veux aucune maison !
- Vous l’étiez. Depuis trois jours que vous êtes ici. Vous devenez de moins en moins nomade. D’ailleurs, vous êtes prêt pour commencer votre histoire.
- Mon histoire ?
- Celle de votre vie. Celle de votre famille.
- Et comment savez-vous cela ?
- Vous avez un couteau…
- Un cimeterre.
- Qui vous permettra de…
- Je n’ai vu aucune bête dans le coin.
- De cueillir des fleurs !
À cette réponse Pourlemieux éclata de rire. Depuis des années, il avait parcouru des dizaines et des dizaines de contrées, rencontrés des milliers de personnes, côtoyé d’innombrables cultures, dont plusieurs n’existent plus aujourd’hui : jamais il n’avait entendu une telle bêtise.
- Ah ! Voilà !
- Voilà, quoi ? lui répondit-il en reprenant son souffle.
- Vous êtes plus beau lorsque vous riez.
En effet, il ne se rappelait plus quand est-ce qu’il avait autant ri, ni avec qui.
Ce fut ainsi que Pourlemieux trouva finalement son chez soi. Pour la première fois depuis très longtemps il se sentit bien, autant dans un endroit qu’avec quelqu’un. Une femme fleurie de surcroît.
- Vous parliez de fleurs ?
C’est ainsi que mon ancêtre devint fleuriste.