Prochain essai
À Sa Majesté la Reine
Dimanche le 24 mars 2019
Votre Majesté,
Jamais je n’aurai cru un jour devoir écrire à Votre Majesté, et je lui présente d’avance mes excuses quant à mes imprécisions par rapport à l’étiquette que je dois adopter à son égard. Ces erreurs ne peuvent être attribuées qu’à une ignorance de ma part sur la forme, et j’espère que Votre Majesté me pardonnera, si Madame juge adéquat de le faire.
Si j’écris à Votre Majesté, c’est pour vous demander conseil, et avec tout le respect que je vous dois, un conseil juste de Madame ne saurait provenir que par une appréciation des plus complètes de la situation. En voici donc le commencement.
Il y a quelques temps, mon supérieur hiérarchique exigea de moi une demande bien singulière, celle de lui fournir un rapport détaillé des faits et gestes soupçonneux d’un groupe de personnes, et d’une personne en particulier. Cette demande, je l’avais attribuée à une obsession injustifiée de sa part, et après quelques temps, ne trouvant rien à lui rapporter, je mis l’affaire en veille dans un coin de ma tête, tout occupé que j’étais avec une jeune femme.
J’épargnerai les détails à Votre Majesté du comment et du pourquoi, toujours est-il que vers la fin du mois de janvier je me retrouvai avec elle à Syracuse, en Sicile. Ce n’était certainement pas la période de l’année pour se promener dans cette région de l’Italie ; il faisait tout le temps gris, et la ville au complet semblait endormie. Mais un soir, alors que nous mangions dans le seul restaurant qui semblait en valoir la peine, voici que je reconnus, assis à côté de nous à la terrasse, l’homme que mon patron m’avait demandé de surveiller méticuleusement.
La surprise fut grande ! Quelles étaient les chances de retrouver aussi loin de chez nous, de votre Canada, la personne que l’on m’avait demandé de surveiller ? Aujourd’hui, en repensant à tout ça et en retranscrivant cette histoire, il se peut fortement que la chance n’ait rien à voir là-dedans.
Tout me déconcerta chez cet homme qui se nommait Saphanta. Autant sur le comment il amorça la discussion avec nous que la manière dont il nous regardait. Et lorsque Lucie lui raconta ce qui nous avait amené en Sicile, que nous étions venus pour la réconcilier avec son amie, il me demanda par la suite ce que je faisais moi ici, comme si je cachais un autre motif, qu’il était différent de ce qu’on lui avait dit.
“Assez parlé de nous Saphanta, que fais-tu toi, ici, aussi loin de chez toi ?” lui rétorqua admirablement mon amie, m’évitant ainsi l’embarras de laisser transparaître que finalement, si je me trouvais en Sicile, ce n’était que pour obéir aux élans de mon cœur pour Lucie.
Encore aujourd’hui, je ne saurai dire ce qui se passa vraiment sur cette terrasse. Tout ce que je sais c’est que Saphanta se mit à parler, et à parler. Il continua ainsi pendant des heures et des heures, sans que je m’en rende compte. L’amie de Lucie ne vint jamais cette soirée-là, Lucie elle-même, probablement par ennui, nous quitta sans que je m’en aperçoive, le restaurant ferma sans avoir reçu l’addition, le soir avait laissé sa place à la nuit, qui elle-même céda au matin, et finalement, à ma grande consternation, nous ne retrouvions plus en Sicile, mais sur l’île sur laquelle Saphanta habitait, l’île qu’il m’avait décrit dans ses récits que je venais d’entendre, l’île des Jainis !
“Le pouvoir de l’inspiration !” me dit-il en achevant son récit.
Je n’ai pas d’explications sur comment ce prodige s’est réalisé, mais s’il plaît à Madame je pourrai lui retranscrire ce que j’ai entendu de la bouche de cet homme en cette occasion, lui montrant ainsi que, malgré ces jeux que prennent le réel et l’imaginaire pour s’amuser à nos dépends, je suis et resterai profondément,
De Sa Majesté, le très humble et fidèle sujet.
BILO